mercredi 22 novembre 2017

La grâce







J'aimais bien le patinage artistique, avant. Dès les premiers frimas je guettais à la télévision, le coeur battant,  l'épreuve des « libres dames », deux mots qui, déjà, me paraissaient bien accordés.  Evidemment qu'elles étaient libres, à mes yeux, ces belles fées à paillettes, aux cuisses si galbées, aux décolletés si audacieux. Des symboles.
C'était un envol doux et précieux. Une parenthèse divine, un monde un peu irréel, suranné, guindé dans des principes et un protocole abscons qui semblaient immuables. 
Surtout sublimés par les commentaires de Leonid Zitronovitch.
Puis, plus tard,  par Nelson Montfort, l'émotif, le dithyrambique, l'excessif, que mon père appelait affectueusement « mets l'son moins fort ». 

Bizarrement, ces frêles libellules étaient menées à la baguette par des matrones à l'air revêche, surtout certaines babas russes à la carrure d'haltérophiles. Comment ces catcheuses pouvaient-elles montrer des mouvements si gracieux à leurs poulines, voilà qui était pour moi un mystère aussi obtus que la pierre de Rosette avant Champollion.
Les juges sévères donnaient des notes improbables, en litanies de cinq neuf, cinq neuf, six zéro...Comment pouvait-on sauter de joie en obtenant six zéros ? 

On attendait sa favorite, fixant la glace immaculée, au bord de l'ophtalmie des neiges, et soudain, la grâce surgissait. Elle nous surprenait, par sa délicate empreinte, à peine perceptible. Par ses mouvements harmonieux, ses gestes adorables, ses arabesques crissant sur le miroir gelé de nos songes. Epousant la musique avec le charme d'une danseuse. Légère et court vêtue telle Perrette en ses sabots, des sabots à la lame acérée, dont je me demandais toujours : mais comment font-elles pour tenir là-dessus ? 
Une déité superbe descendant de son nuage laiteux pour nous effleurer de son doigt. 
La Grâce, quoi.


Aujourd'hui,  il m'arrive d'être touchée par d'autres grâces, sans l'ombre d'un tutu et ne rimant plus avec glace.
Comme le merveilleux François Morel chantant un baiser aussi bien que Souchon,  ou Depardieu, le colosse aux pieds fragiles, rendant hommage à Barbara son amie de toujours. 
Plus je les écoute tous deux,  plus je suis émue par leur grâce.







Merci à mes amis Suzame et Patrick Mandon.

samedi 18 novembre 2017

D'un chat et d'une tourterelle





Alors que j'ouvrais la fenêtre, ce matin, pour reprendre pied avec le nouveau jour, j'ai eu la chance de recevoir en cadeau, à mes yeux encore tout enchifrenés de la nuit, un spectacle pour le moins insolite. Sur la faîtière cendrée du toit de la maison d'en face, le gros chat beige du voisin scrutait l'horizon. Il ne dormait pas. Même pas d'un oeil, comme tous les chats. Non. Ni à pattes fermées. Ni sur ses deux oreilles (ce qui est très difficile, je n'y suis jamais arrivée)
Mais même aux aguets, l'équilibre tranquille des chats force toujours mon admiration. Vous vous imaginez, vous, vautré en faction sur une corniche d'une main de large, entourée de deux à-pics de tuiles bleues ?
Mais la chose la plus magnifique, la plus impressionnante, la plus formidable, c'est qu'une tourterelle s'était posée juste à côté de lui. A le toucher. Courageuse, la gamine ! Et rien ne se passa, rien que le vent qui faisait trembler les plumes de l'une et les oreilles de l'autre. Pas de drame. Pas d'agression. Pas de village écoutant désolé le chant d'un oiseau blessé*. Juste un immense et court moment de paix intense. Comme un miracle de trente secondes dans cet océan d'heures sales et de choses tristes que l'on nous dit et redit jusqu'à la nausée.
Et soudain, l'alphabet de la nature, ces fragments d'alphabet ancien dont parle Bobin**, ces ruisselets d'italiques, ces morceaux de capitales en espaces de silence me sont apparus clairement. Ils ont formé une phrase. Tout à coup, j'ai lu à livre ouvert, à corps ouvert, le coeur au bord des yeux, le message millénaire des blés, des saules, des boutons d'or, des pétrels, des écureuils, des salamandres, et de tous ces innombrables êtres si divers qui peuplent notre monde, des immensités aplaties et sauvages aux étroites gorges entre deux murailles. 
Et j'ai senti la joie me déborder de toute part, m'envahir, m'investir comme le sable qui se glisse dans chaque interstice de la peau. La joie ne fait pas les choses à moitié.
Oui, j'ai senti la joie m'emplir d'air neuf. Evidente et inexplicable. 
Mais au fait,  pourquoi chercherait-on à expliquer la joie ?

¸¸.•*¨*• ☆







* Jacques Prévert, Le chat et l'oiseau
**Christian Bobin, L'homme Joie.



Edit.de 15.00
Mon ami Andiamo me fait parvenir sa vision de la scène. Je lui laisse toute la responsabilité de ses dires. Comme quoi, la manipulation de l'information, ce n'est pas un vain mot... ;-)


mardi 14 novembre 2017

Journal intime




Sous-titre : Briques de l'ego.




Ma fièvre de l'écriture ne date pas de la dernière pluie, savez-vous...En retrouvant ce vieil agenda, parmi tout un tas d'autres, je me suis étonnée, à relire ce que j'écrivais à quinze-seize ans. Mes fondamentaux étaient déjà là.

Humour, passion de la vie, goût d'apprendre, optimisme, mais aussi des choses plus enfouies, plus crues, des scories d'enfance, des intransigeances de jeunesse, des arêtes vives de diamant brut. J'en ai noirci des centaines et des centaines de pages...
En somme, une adolescente dans toute sa splendeur, romanesque, emportée, contemplative, mystérieuse, exaltée, sombre un jour, et lumineuse comme un chant de source, le lendemain. Mon monde tournait autour de trois pôles: le lycée, l'amour, et ma mère qui m'empoisonnait la vie. Forcément. Et je m'adressais à un ami imaginaire, à la façon d'Anne Frank. D'où le tutoiement.





« 31 Août 1976
Je viens de claquer la porte pour mettre fin à la discussion qui, ce soir encore, a envenimé la soirée. J'en ai proprement assez, cela a beaucoup trop duré.
Comprends moi, je ne voudrais pas avoir l'air d'une fille ingrate, je reconnais mes torts. Mais maman fait preuve dans tous les domaines d'une obstination et d'une intolérance qui dépasse les limites.
Pour te résumer en un mot, la cause de tous les problèmes qu'elle nous cause, inconsciemment, peut-être, je crois qu'elle vit dans une autre époque : la sienne. Elle refuse la nôtre qui est encore la sienne - je ne la considère pas comme tout à fait croulante - elle la refuse, dis-je, intégralement.Comme elle refuse, d'ailleurs des tas de détails: le fait que nous grandissons, que nous changeons, que JE change. J'accepte, moi, beaucoup de sa part, jusqu'à un certain point. Quand cette cote est dépassée, je ne peux plus répondre de moi.Il faut que je réagisse, que je crie qu'elle ne m'intéresse plus, que je ne l'aime plus. Dans ces moments-là, je la déteste...»


Ah...le conflit des générations...On dirait Sophie Marceau dans La Boum !
Et cette difficulté de sortir de la chrysalide. Comme ça coinçait aux entournures...Avec le recul, ces textes me font sourire, mais à l'époque j'étais d'un sérieux...




« 9 décembre 1976
Après une dissertation de quatre heures en philo, en compagnie d'un dénommé Descartes, j'aurais aimé aller me promener sur la lande. Mais il a fallu encore travailler, faire de la gymnastique, du latin, de la géographie...J'ai un exposé à faire pour lundi sur la défense nationale au Japon. 
Si tu savais comme nous nous sentions bien, à six heures, quand nous avons terminé la journée. Je ne tenais plus debout, mais je regardais le ciel plein d'étoiles et de nuages, et j'étais bien, tellement bien. Nous nous sommes payé des gâteaux, comme si les grammes perdus en gym nous manquaient, nous avons bavardé de tas de choses. -Qu'est-ce que tu comptes faire si tu as ton bac ? Pour moi, je crois que tu connais la réponse, n'est-ce pas.
Ces derniers jours de décembre ont été très réussis. Bien sûr, il y a toujours les mêmes obstacles, les mêmes inconvénients, des disputes, des devoirs, des polémiques. Même de l'incompréhension. Mais la vie est belle, très belle.  »


Là aussi, il y aurait à dire ! Tiens c'est vrai, quand je parlais de mes petits copains, je disais juste « nous »,  laissant flotter un flou artistique sur ce pronom mystérieux. Au cas où ma mère aurait eu l'idée de violer mon intimité...
Je me souviens aussi que j'avais d'ailleurs inventé un code secret pour écrire certaines choses très très secrètes, mais que j'avais écrit ledit code en dernière page du journal...Quelle naïveté confondante ! Et même plus con que fondante, en réfléchissant. La jeunesse quoi.
Mais ma dernière phrase, c'était déjà du Célestine craché.
¸¸.•*¨*• ☆