dimanche 15 juillet 2018

Un soir d'été empreint de paix








Je roulais sur une petite route ourlée d'arbres d'or, le ciel ouvrait le soir comme un cadeau, en manteau de nuages. La nuit virait à l'écarlate au dessus des tilleuls. Le soleil suspendait sa boule rouge au trapèze céleste.
Mes pensées vagabondaient. Je repensais à cet extraordinaire reportage diffusé par Arte. Un monde hors du monde, dans une vallée perdue de l'Himalaya belle à couper le souffle. Un désert de neige somptueux troué par la traîne turquoise d'une rivière.
Mes pensées allaient vers ces petits moines bouddhistes d'à peine cinq ou sept ans, vers leur sourire lumineux comme des jardins d'avril.
Je me remémorais leur monastère accroché au vertige, hanté par les choucas. Les croûtes de glaces faisant déraper leurs sandales aux pieds nus. Leurs fagots de brindilles accrochés à leur dos fragile. Leurs jeux. Leur philosophie. Si jeunes...
C'est là que j'ai constaté que l'aiguille de mon compteur s'était calée toute seule sur quatre-vingts. Sans aucun effort ou agacement.  Presque naturellement.
C'était comme si l'énergie de Kenrap, le petit moine solaire, coulait en moi et me soufflait à l'oreille : 
« Mais où courez-vous, frères occidentaux, avec votre folie de la vitesse ? 
Que croyez-vous gagner en catapultant vos ascenseurs, vos bolides, vos fusées, votre vie tout entière contre le grand mur du son de votre vanité ? Qu'est-ce qui vous grise dans cette fuite en avant, ce stress perpétuel d'une bagarre contre le néant ? »
Ah...la rapidité médicale, quand il s'agit de greffer un coeur, est prépondérante et peut sauver une vie. Il y a des moments où il faut gagner la course contre le temps.
 Mais la plupart du temps, quand même, la vitesse finit par arracher la vie avec un fracas de mâchoires d'acier. 


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ICI le reportage en version gratuite.

lundi 9 juillet 2018

Peindre ou faire l'amour















Dans la plaine, l’été brûle les moissons épicées de coquelicots, taches de sang éclaboussant épis et chaumes. Un été bleu de mirabelles.
 Mes pas me mènent jusqu’au pied de Sainte-Victoire éternelle, là où le feu du zénith fend les pierres en éclats de poudre. Le ciel blanc comme un regard d’aveugle coule sur les oliviers centenaires, détrempe les calcaires des dentelles de roche, ravive l'argile des coteaux quand tombe la foudre sèche de ses rayons.
Il flotte un parfum de cannelle et d’arbousier. J’emprunte la passerelle au-dessus du vallon des Ombrées, la ritournelle des cigales lancine l’air.
C’est un matin tiède de promesses. Les oiseaux lancent leurs voyelles stridentes et mystérieuses, corbeaux et guêpiers dansant au-dessus des champs de blé. J’ai croisé Vincent là-haut. Il me dit qu'il va venir. Je rentre au mas.
On l’attend pour le repas.
Sur la stèle de craie, à l’entrée, Elle a fait naître une aquarelle du bout de son pinceau. Dans sa salopette à bretelles elle ressemble à une adolescente. On a acheté, elle et moi, ce mas perdu, lové au creux de la colline. Un coup de cœur partagé. On y reçoit les amis, ils y viennent en ribambelles, de leur pas lent de randonneurs. La fontaine chante sans bruit son murmure d’eau glacée.
Je l’observe quand elle peint. Elle est belle. Sur la table, un pot à eau joue avec l’ombre des feuilles, jaunes et vertes comme le limbert qui avachit son ventre froid sur le muret de pierres grises. Le ciel claque de chaud.

Peindre ou faire l’amour ...la question se pose à chaque instant où les corps vibrent.
Alanguie dans la balancelle, le pied traînant dans un cresson ni frais ni bleu, je sens le souffle de Paul sur ma nuque fébrile. Il m’embrasse. Il a accroché son chapeau à une branche du pin courbé. Pour l'heure il est infidèle à ses huiles et ses pinceaux, il continuera plus tard son tableau : la Victoire dominée par le Mistral, cabrée comme un gros animal sous un azur beau à mourir.
L’âme des pierres suinte... 
Mais on ne ne boira pas l’absinthe. Et puis quoi encore ? On nage déjà dans en plein cliché pagnolesque et cézanien, vous ne voudriez pas qu'en plus on se déchire le ventre à coup de fée verte...
Nous irons écarteler le temps dans la moiteur lente des persiennes, Elle avec Vincent, Paul avec moi, ou peut-être l'inverse...Arrêter le temps, le sublimer, l'onduler dans nos draps de toile et de lavande. Le laminer comme une tresse de métal. Oublier que rien ne dure. Saisir l'instant comme on peint, tour à tour artistes et modèles.
La chatte, trop maternelle, a mangé un de ses petits. 
« Meurtre à Aix » titre bizarrement le journal, abandonné sur une chaise. 
Allez, on va déjeuner en paix.
A l’ombre du vieux figuier,  avec un bruit mat, tel celui de la chair entamée par une lame, quelques illusions ont chu sur l'herbe grillée. Tout est bien.


***





 Quelle bonne idée a donc eue l'ami Mind The Gap de faire revivre un instant les Plumes d'Asphodèle, qui ont eu tant de succès à une époque ! Il fallait donc inclure ces quatorze mots dans un texte. Des rimes en ailes comme Asphod'aile, bien sûr ! De quoi s'envoler haut et loin... Merci Mind.

Aquarelle, Voyelle, Mirabelle, Maternelle, Stèle, Eternel, Bretelles, Ribambelle, Infidèle, Dentelle, Cannelle, Passerelle, Balancelle, Ritournelle.

(Le titre est emprunté à ce film des frères Larrieu.)


Edit du 10 juillet

Mon ami Xoulec, qui n'a pas (encore) de blog, s'est essayé à l'exercice, et ma foi, c'est réussi. Mais je vous laisse juger.

C'était dans une brocante qu'il la vit pour la première fois. Elle était debout près d'un scribanc, belle! fut le premier mot qui lui vint à l'esprit. Assurément , elle l'était.
Sur ce stand, tenu par un vieux monsieur, tout était en désordre. Objets hétéroclites disséminés çà et là. Sur une balancelle d'un autre âge, trônait un violoncelle avec son étui, un piano à bretelles côtoyait des aquarelles, de la vieille vaisselle, des livres, des napperons en dentelle.
D'un vieux magnétophone sortait un air qu'il reconnut instantanément : RENAUD, le chanteur s’éraillait la voix sur "marche à l'ombre"...
Sur ce,  vieille bourgeoise bêcheuse, maquillée comme un carré d'as, FAUDEL fit son apparition, enfin, son nom, écrit en grand avec des clous dorés plantés sur le cuir d'un blouson que cette fille était en train d'enfiler.
Cinq euros, dit-le marchand !
En partant, elle le frôla et il sentit un doux parfum de cannelle ou de mirabelle l'envahir. Il était troublé. Il l'a suivi jusqu’à la passerelle, où exposait un artiste peu connu : Henri Tournelle. Spécialisé dans les paysages languedociens aux tons pastel.
Homme affable qui s'exprimait dans sa langue maternelle, en avalant un peu les voyelles ; pour faire plus rustique, plus authentique, comme il aimait à le dire. Le visage empreint d'une éternelle jeunesse quand il s'exclama, en la voyant :
-Ah, te voilà, ma fille !
Elle s’appelait Anna, belle ! Elle l'était encore plus et il craignit pour le coup d'être infidèle...

jeudi 5 juillet 2018

Sibylle








Tu es là. Paisible, confiante, lovée dans l'indicible candeur de l'oeuf qui vient d'éclore, petit poussin fragile et pourtant si forte déjà. Tu es la clé ultime du barrage qui déferle en moi, qui laisse s'épancher mes eaux tourbillonnantes en un lac superbe.
Douce et belle, si belle, Sibylle, petite-fille venue caresser l'âme de ma Petite Fille intérieure,  je te reconnais, je me reconnais, j'ai entendu distinctement le petit « clic » discret de la boucle qui se boucle. Une boucle soyeuse comme tes premiers cheveux de bébé. Un petit bruit charmant qui accroche un sourire béat à mes lèvres.
Cela fait neuf mois que je t'attends, que j'arrange mon jardin intime, que je le débarrasse des scories, des mauvaises herbes, des flaques de sang noir, des cailloux blessants pour en faire un lieu apaisé, où chacun de mes sentiments scintillera, dans le miroir de mes rêves et de mes désirs, comme un diamant dans la verdure humide.
Tu n'es que symboles.  Tu es femme en devenir, petite graine fertile, la première-née de mon premier-né, j'aime déjà ton prénom magnifique et mystérieux, ton prénom de devineresse, de fée antique aux yeux sublimes. Tu sauras désormais me montrer le chemin mieux que quiconque. Mes souffrances, mes difficultés, sont tombées au fond d'un puits, avec les querelles, les songes vains, les soucis cuisants. 
Le vrai Sens est là, flamboyant, et me parcourt tout le corps de frissons comme une fièvre. C'est la joie. Cela a quelque chose de divin, d'éthéré, de magique. C'est comme une sorte d'accomplissement. Une évidence. Comme si rien n'avait plus d'importance que de suivre tes pas désormais. Dors. Hier, j'ai bercé ton père, aujourd'hui il te berce. Du fond de son éternité mon père me regarde devenir grand-mère avec un sourire ému et narquois. Apprendre mon rôle de mamie-fée.  Tu réconcilies, tu abolis le temps du bout de tes petits doigts d'hirondelle, et tu éclaires mon printemps. La gratitude, la plénitude, la vie, font dans mon coeur un doux froufrou d'étoiles. 




A toutes les fées et tous les mages que vous êtes et qui allez vous pencher sur son berceau.