samedi 17 février 2018

En terrasse








« Quelques jours après, à la terrasse d'un café, je buvais de l'alcool tout en observant de l'œil droit une femme blanche et rose comme la reine des banquises et du gauche une femme bleu de Prusse, aux yeux brillants, aux lèvres blanches en glace de Venise, qui lisait une lettre écrite sur papier garance. »


 Robert Desnos








L'ombre de Léon-Paul Fargues rôde sur ce qu'il appelait malicieusement « les académies de trottoir ». 
Les terrasses de café ont quelque chose de très littéraire, elles sont si délicieusement inscrites à notre « tableau culturel français »...
En tout cas, elles brillent au petit panthéon portatif de mes plaisirs d'épicurienne.
J'y retrouve souvent mes amis pour partager quelques éclats de rire. Ou j'y vais seule, pour rêver ou observer les gens à travers le prisme de mon verre.
Ce que j'aime ? 
J'aime les petits déjeuners parisiens,  sentir les premiers rayons du jour caresser  les croissants, encore chauds et tout gonflés, un petit matin d'été. L'odeur du café fumant. Le sucre que l'on déshabille lentement de son papier, la confiture d'abricot que l'on étale sur le pain en se léchant les babines.
J'aime le chocolat chaud à la cannelle, au bar d'altitude, quand les doigts gourds se réchauffent sur la tasse, pendant que les dernières lueurs du jour nappent de rose les cimes comme dans une aquarelle de Samivel.
J'aime l'heure du thé au Commerce, sur la place des Tilleuls, devant la fontaine où s'ébattent les pigeons...Ou, tiens, le petit apéritif à la Marine, sur le port, bercée par l'odeur âcre de la marée,  déchirée par les cris des gabians qui rasent les voiliers du bout de leur aile de craie.
J'aime ce dernier verre impromptu, au café Grévin, en sortant du théâtre à minuit dans cette ambiance noctambule et assourdie dont s'emmitoufle Paris, seulement pour ceux qui se couchent tard.

En terrasse, j'attrape la joie en suspension dans l'air, je la capte, je la fais couler en petits ruisseaux d'encre sur les pages d'un carnet de moleskine. Elle se transforme en écriture. Pour dire les printemps, la fraîcheur de l'ombre d'une placette en été, le froid piquant d'un janvier quand s'installer dehors tient de l'audace folle. Ce qui m'importe, c'est moins ce que je bois que les mille sensations qui me traversent.

Non, je n'oublie pas que la mort a frappé, un soir de novembre, des gens qui, tout comme moi, y goûtaient l'insouciance d'un moment de liberté.
Mais aucune terreur ne saurait empêcher que l'on s'y égaie. L'amour y flotte en filigrane. N'en déplaise aux porteurs de haine et de sang.
Conversations badines, rêves éveillés, regards. Le musicien qui ne semble jouer que pour moi. Tout me charme quand j'écoute battre le coeur de la cité à l'étendard des terrasses. 


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lundi 12 février 2018

Algorithme cardiaque




Un quai de gare luisant de pluie.
Une femme en rouge, immobile et ruisselante, un homme pressé qui court vers...il ne sait pas lui même vers quoi il court. S'accrochant à son chapeau comme à la vanité de toute chose.
Mais savons-nous jamais vers quoi nous courons?
La rencontre est imminente.
Dans dix secondes, il va croiser son regard, qu'il n'oubliera plus.
A partir de là, deux hypothèses : ou il s'arrête, à bout de souffle, et décide de regarder la jeune femme au fond de l'âme. Ou il continue sa course, avec au coeur ce pincement de homard qui fait un mal de chien et qui se nomme regret.
Il décide de la regarder, finalement. Haletant, beau comme un italien quand il sait qu'il aura de l'amour et du etc, il plonge ses yeux dans l'eau sombre de ce regard de femme noyé de brume. Deux possibilités alors : ou elle répond à ce regard brûlant, car elle est de celles qui mettent du feu même sous l'orage, ou elle se détourne avec une mine de mépris, écroulant les rêves comme des châteaux de cartes. 
Par chance, elle le regarde fixement, avec ce léger sourire de Joconde qui invite au mystère.
Il peut alors choisir la voie classique, phrase d'accroche, invitation à boire un verre, délice de la conversation d'escalier, quand tout est encore possible, fugace et non accompli. Ou alors oser l'audace folle de l'enlacer et déposer sur ses lèvres un baiser de cinéma, dans ce décor grandiose de Charing-Cross qui ne semble avoir été conçu que pour les brèves rencontres.
En même temps, il ne sait pas si cette femme attend l'homme de sa vie, robe bague et enfants, ou si elle aime seulement les fugitifs emportements de la passion.
Pourquoi préfère-t-il se dire que ce magnifique oiseau de nuit, à la bouche scintillante de pluie et au coeur frémissant, n'attend qu'un peu de courage de sa part pour qu'ils s'envolent ensemble ?
Alors lui, l'homme pressé qui avait oublié le goût du sel, se sent pousser des ailes.
Et leur étreinte, au milieu des passants hagards dans le smog londonien, a ce goût d'éphémère éternité que ces derniers ne connaîtront jamais.
Une virgule suspendue dans le néant, avant le prochain choix : en rester là éblouis comme deux enfants et reprendre chacun le cours de sa vie. 
Ou choisir une chambre d'hôtel, où ils se donneront, se prendront, s’offriront aux yeux, aux narines, aux lèvres, à la bouche, à la langue, aux mains, aux doigts de l’autre. Deux perles nues et nacrées, luisantes et lisses, baignant entre les parois aux velours pourpres d’une huître voluptueusement close au temps et au reste de l’univers.
Et au petit matin frileux, une alternative à nouveau, se dire adieu, ou prolonger encore un peu le miracle, au risque de l'émousser...

A chaque instant, la vie nous offre une croisée des chemins. En une splendide succession de uns et de zéros. 


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Pour l'atelier de Lakevio, que je remercie.
Clin d'oeil à mon ami Dorian

vendredi 9 février 2018

Au pays de Cézanne









Cher Paul,


Je suis venue voir tes oliviers, à l'ombre bleutée de ta chère Sainte-Victoire. Elle est toujours là, somptueuse dans sa nudité d'odalisque minérale, dominée par le Ventoux, l'ogre couronné de neige. 
C'était un grand jour. Tiens, je crois que tu aurais voulu le peindre !
J'y ai rencontré Den, une belle poétesse blogueuse de mes amis, qui vit là, au coeur de tes paysages, parmi le thym et les cistes sauvages. C'est elle qui m'avait fait, un jour, découvrir René Frégni, magnifique écrivain à la plume trempée de vent sous la courbure ventrue des nuages.
Le coeur battant de cette première rencontre, Den m'a emmenée dans un lieu puissant et magique, que tu aurais aimé, Paul. Ah oui, je suis sûre que tu aurais croisé avec bonheur l'âme des artistes, de Calder à Jean Nouvel, qui poussent là en liberté parmi les cépages aux noms prestigieux, Syrrah, Cabernet-Sauvignon...
Un centre d'art ultra moderne planté comme une flèche, racé comme un oiseau dans la verdure, oeuvre de Tadao Ando.
La balade dans les vignes permet de découvrir tour à tour une araignée géante, une goutte de métal de trois mètres de diamètre, un miroir aux alouettes qui tournoie sous la brise. Et tant d'autres « insolitudes » cachées sous les pins...Le pavillon de musique semble s'être pris un tsunami derrière la calebasse. Tout y est démesuré.
Et quelle heureuse croisée des plaisirs ! Partager un repas fin et succulent, discuter entre filles du goût de la vie, s'emplir les yeux de beauté. Trio gagnant. Les yeux dérobés aux étoiles. Le coeur ravi. 
Dans le silence de la garrigue, caressée d'un froid piquant, nous avons partagé le silence. C'était beau comme un jeudi, ces files de cyprès alignés comme des sentinelles .
J'ai écouté la fontaine consoler les coeurs sur la placette de la Terrasse, fermée en ce creux de saison un peu désert. Chaque oeuvre a livré son message, son secret poétique ou farfelu. 
Le serveur, beau comme un astre, nous a offert le thé.
Tout était bien. Allez, Paul, je te laisse à ta peinture.  Je vais rêver du pays d'Aix.
Adessias


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Pour en savoir plus, le site très documenté du Château La Coste
Et en images :