jeudi 21 mars 2019

Sourire aux étoiles






« La perfection est atteinte, non pas quand il n’y a plus rien à ajouter, mais quand il n’y a plus rien à enlever. »

Antoine de Saint-Exupéry







Photo Céleste


Toute l'existence des Van Gujjar tient dans un sac posé sur un âne.
Ils n’ont rien, et pourtant, ils sourient.
La joie coule, telle une onde bienfaisante, dans chacun de leurs gestes…
Ce peuple berger vit au cœur de rudes contrées himalayennes, parmi les buffles et les chevaux, accrochés entre l’ubac des torrents fougueux et l’adret des verts pâturages cernés de sapins noirs. Ils dorment dans la poussière, serrés autour du feu. Le soleil éteint la lumière chaque soir, et la rallume le lendemain.
Leurs ciels de nuit sont époustouflants…
J'ai regardé « Terre Inconnue ». Je me suis régalée, une larme émue aux cils, d'assister à l’immersion de cet homme occidental, beau, souriant et tout pétri d’émotions, dans cet univers singulier, dépouillé, loin de tout repère, et surtout loin des réflexes consommateurs de notre monde fou…
J’aime cette émission. Ses détracteurs crient peut-être à la mise en scène, à la manipulation d’images, aux bons sentiments. Je les laisse aboyer leur amertume et leur mépris.

Ah, les facéties du hasard… il se trouve que dans le même temps, un ami à qui je faisais visiter, en quelques photos choisies, mon havre de simplicité, s'étonna :
« Mais tu n’as rien ! »
Moi, je n'ai rien ?
Qu’en penseraient les Van Gujjar ? Ils seraient sans doute surpris par la relative élasticité du concept de « rien »…
Cela m’a néanmoins titillée au niveau de l'hippocampe. J'ai l'impression d'être immensément riche, à côté d'eux. J'ai conscience de cette chance. Mais tu as raison, mon ami, j'ai réussi mon détachement.
Je me suis séparée des choses inutiles, encombrantes. Je me sens riche de choses impalpables, subtiles, profondes, et mon univers familier s’est allégé du superficiel, du futile, de l’anecdotique. J’ai choisi la fluidité sobre, plutôt que la pesanteur pâteuse du superflu et de l’envahissement matériel.
Je ne pourrais imaginer un retour en arrière. Mon petit trois-pièces, tel qu'il est,  serait un palais pour les Van Gujjar,  puisqu’il y fait chaudouillet, que le sol brille et que l’eau sort en abondance des robinets. 
Mais c'est un palais idéal comme le paletot d'Arthur : où que se pose mon œil, la sobriété des lignes me réjouit l’âme. Chaque chose a un sens. Une histoire. Quelques objets à valeur sentimentale, des cadeaux, deux trois photos auxquelles je tiens. Mes livres fétiches. Quelques ustensiles indispensables. Peu de meubles. Beaucoup de lumière.
Mes chamades sont d’une autre essence désormais. Mon cœur ne vibre qu'à Être, loin de la passion obsédante de l'Avoir.
C’est sans doute mon grand point commun avec ces gens du bout de la Terre :  nous sourions aux mêmes étoiles et cela nous rend heureux.
Et ce soir, de surcroît, l'énorme super lune nous éclaire de toute sa beauté et réjouit nos cœurs. L'Amour, la Vie, les étoiles. Que demander de plus ?

 


Musique: Adagio Trio - Wayfaring







Pour l'atelier d'Olivia, il fallait placer les mots:

ubac – fluidité – aboyer – berger – geste – feu – poussière – onde – retour – éteindre – chamade. 

samedi 16 mars 2019

Cariatide's blues





Sigma
Les filles, j'ai le nez qui gratte...et  j'ai une crampe, là...Je suis harassée. Pas vous ?

Zeta 
(agacée)

Ne fais pas ta mégère. Tu sais bien que nous sommes coincées là depuis des millénaires. Autant accepter le destin de notre fratrie avec grandeur.

Lambda 
(esquissant un sourire pincé)

Tu parles d'une grandeur...Sigma a raison. On fatigue ! Je rêverais, juste une heure, une heure seulement, de faire partie d'une autre histoire...

Zeta
(sarcastique)

Quelle utopie ! Une autre histoire que notre sublime antiquité grecque ? 
...Mademoiselle se berce d'illusions, et voudrait refaire le monde, je rêve...

Lambda
(l'oeil vague)

Je me suis laissé dire qu'il existe un endroit merveilleux où les princesses ne finissent pas en vulgaires porte-charges, comme nous. Cela s'appelle les contes de fées. 

Sigma
Oh ! Raconte !

Lambda
(avec emphase)

C'est un endroit étoilé de fleurs et de velours, où des princes courageux affrontent vaillamment de gros soucis, dragons, sorcières et autres forêts inextricables, avant de célébrer leur mariage avec la plus belle princesse qui soit. Ils vivent heureux et ont en général beaucoup d'enfants...J'aurais tant aimé avoir des enfants...

Zeta
(irritée)

Balivernes ! Les Cariatides n'ont pas d'enfants ! Ton imagination fertile te joue des tours, n'aurais-tu pas consommé quelque substance hallucinogène, ma soeur  ?

Sigma

Ecoute Zeta, pour une fois qu'on parle d'autre chose que du ciel désespérément bleu de l'Acropole ou de l'Érechthéion...Avoue que c'est agréable, tu ne vas pas nous censurer quand même, sous prétexte que tu es l'aînée de nous trois ...

Célestine
(Qui vient mettre son grain de sel)

Les filles, ne vous disputez pas. Vous savez, moi aussi, j'y ai cru à ces calembredaines...Le prince charmant, la belle robe de princesse, et patati et patata, et vas-y que je mords dans la pomme empoisonnée, et vas-y que le baiser du prince n'attend pas cent ans pour me réveiller. Bref, me voilà embarquée dans l'aventure, heureuse et beaucoup d'enfants, pendant longtemps, oui, longtemps, et puis un jour... oui, mais alors qu'est-ce qui fait qu'un jour, comme dans la chanson de Nougaro, le vilain mari tue le prince charmant... Qu'est-ce qui fait qu'un jour,  on se retrouve chez un avocat à signer au bas d'un parchemin la fin de l'histoire qu'on croyait éternelle ? Avec un sentiment bizarre et mélangé de déception, de soulagement, d'échec, de nostalgie et de joie. 
Ce n'est jamais anodin de quitter le père de ses enfants...



Pour Les Plumes d'Asphodèle chez Emilie.
Il fallait placer les mots
MERVEILLEUX CONSOMMER MARIAGE SOUCI FLEUR MÉGÈRE FRATRIE UTOPIE 
HARASSE HISTOIRE FERTILE ILLUSION CÉLÉBRER CONTE CENSURE

mardi 12 mars 2019

Plaisirs minuscules






“En te levant le matin, rappelle-toi combien précieux 
est le privilège de vivre, de respirer, d'être heureux.” 
Marc Aurèle




Quand on y réfléchit, c'est plutôt drôle cette expression 
« plaisirs minuscules »...
Presqu'un oxymore. Un peu comme « petits bonheurs ». On minimise une chose que je trouve, personnellement, immensément grande. Le bonheur, le plaisir, ça te soulève, mon ami,  ça te coule dans les veines comme un torrent de lave, ça te charrie du lourd sur des kilomètres, ça te fougue, ça t'émoustille et ça te papille. C'est délicieux. C'est exaltant. C'est renversant. Et c'est tout simple à la fois. Simple comme un écureuil qui vient te chaparder un gland sous le nez. Simple comme un ciel de mars sur les bateaux à marée basse de Pornic, collier de grains et d'éclaircies en giboulées. Comme cette odeur de goudron et de vase et ces cris de goélands. Simple comme deux mains qui se frôlent.
Simple comme se dire qu'être vivant et en bonne santé, bon sang, mais qu'est-ce qu'il y a de mieux ? 
Le Bonheur avec une grande baie, ouverte sur l'infini, c'est peut-être tout simplement savoir se laisser envahir par ce courant d'air mentholé, par cette vague d'embruns et de sel, par cette somptueuse perfection du temps qui court, court, et nous rend sérieux...
Tout ce qui fait que l'on respire tellement mieux, tout à coup...
Un grand petit bonheur est entré dans ma vie il y a huit mois, un bonheur qui babille, qui tète, qui dort beaucoup, qui s'éveille aussi. Un prénom d'enchanteresse. Deux grands yeux bleus d'innocence qui plongent leur regard dans le mien et me transpercent comme pour me dire : « Regarde comme on se ressemble ».
Vous comme moi, nous avons chacun son mantra, sa phrase fétiche, son activité consolatoire. Un truc qui te tricote le bonheur en cotte de maille contre vents et marées. 
 Toi, c'est la gouache ou le fusain, toi la poésie, toi encore les petits oiseaux, toi, les voitures de courses et toi les balades en montagne au coeur des torrents. Toi tu ne vis que par ton jardin, toi tu préfères le métropolitain.
Celui-là * empile des pierres en de somptueux équilibres dérisoires et grandioses, métaphore de nos vies. J'aime le regarder. Nous nous répétons dans notre quête, nous avons nos périodes bleues, nos obsessions, nos hobbies et nos violons dingues, mais qu'est-ce que ça peut faire ? C'est beau et ça nous va. Alors ...
Moi, mon mantra, c'est la vie. Sa beauté. Son émouvante diversité. J'ai mes thèmes de prédilection. D'aucun diront que je me répète, mais je m'en fouche comme de l'an dix-neuf.  J'aime l'amour, les étoiles, les enfants, les fontaines, les arbres, les livres, les landes désolées et battues par le vent, la mer, le cinéma et les moulins. J'aime le vin, le jazz, le vent, le soleil, la pluie, les parfums, le théâtre et l'odeur d'un bébé dans le cou. Juste là. L'odeur de ses petits cheveux de lait.
Le voir s'endormir, tout confiant, dans le creux de mes bras.
Et puis j'aime dire je t'aime.





*Mickaël Grab, l'homme qui dompte les pierres des torrents. 


Cliquez sur l'image pour découvrir en video ce qu'il réalise.







Pour les Impromptus littéraires.

samedi 2 mars 2019

Des gens qui font du bien















 Il est des gens qui nous sauvent des tempêtes. Il est des regards que l’on croise, des mains qui se tendent comme des fils d’Ariane à la lisière des ponts où nous attirait l’abîme. Il est des gens dont la seule présence fait tourner nos cœurs comme des moulins, qui nous rendent inexplicablement joyeux et positifs.
Vous en connaissez, de ces êtres ? Ils semblent avoir pour seul bonheur de parsemer d’étincelles les peaux ternies et racornies par les embruns de la vie. Les blessures crevées par le bec noir d’une poule à l’œil maléfique.
Nos lèvres prennent le goût du sel à leur contact, comme si soudain le monde avait l’éclat d’une lanterne de papier magique. Tout devient beau, d’une beauté de simple fenêtre ouverte sur un jardin de roses. A leur côté, notre sac paraît dix fois moins lourd, même si le destin nous l’a plombé avec malice, de découragements, de tristesses et d’abandons.
Ils aiment veiller sur autrui, dieux lares de nos maisons intimes, de nos fragilités, ils grattent de leurs doigts doux le vernis craquelé qui nous empêchait de resplendir, essuient nos larmes et nous font grandir, comme un blé mûr qui lève, échancrure d’or dans le paysage.
Ils nous secouent, nous houspillent parfois, nous bouleversent. Et on avance,  comme guidés par un phare.
Avec eux, le trait du temps qui suivait une ligne morose se met à faire des arabesques, et leur grain de folie nous exalte et nous apaise tour à tour, en nous montrant le chemin authentique. 
On m’a dit parfois que je changeais le sable en perles et le désert en pluie bienfaisante. Que mes mots faisaient du bien. Que ma présence avait du feu. Alors j'aime à penser que je suis un peu comme cela, mettant de l’intensité dans tout ce que j’effleure et des étoiles de bonheur dans les yeux des gens. Et cette pensée me fait du bien.
Et cette pensée-là aussi : chacun porte en lui la faculté de rayonner pour autrui. En rallumant ses propres étoiles.


Pour les Plumes d'Asphodèle, chez Emilie


Il fallait placer les mots 
SAC - MOULIN - BEAUTE - POULE - FOLIE - 
VEILLER - MALICE - SEL - SABLE - BLE - PAPIER - 
PARSEMER - PEAU

Musique : Yves Duteil, le Passeur de Lumière