dimanche 9 décembre 2018

Atteindre l'aube





« Nul ne peut atteindre l'aube sans passer par le chemin de la nuit. »

Khalil Gibran





Il est des instants légers, entre deux rives, où l'on se sent suspendu comme dans un souffle divin. Hors du temps. C'est la magie de l'intime communion, de la connexion aux étoiles qui embroussaillent les yeux, la rencontre charnelle avec une certaine éternité. De la splendeur des choses et de la peau de l'Autre.

Ecrire, c'est comme faire l'amour. Avec les mots. Ce n'est pas pour rien que l'on appelle parfois un lit, un plume...Et un sexe masculin, une plume.

Ecrire, c'est une caresse, un baume, une musique, c'est une façon sublime de donner corps à nos instants, sens à nos vies et à nos rêves. Et d'oublier la mort qui guette.

Le café et le pain grillé font frissonner la peau de leurs effluves étourdissants.

Tout devient simple.

Ce matin, je bois l'air vif de décembre, cet air transparent qui vibre d'un silence joyeux. Loin de l'agitation du siècle. Le bonheur s'est posé sur la fenêtre, glissant sur un rayon de lumière, à l'aube. Il avait le goût du blé.

Les mésanges sont là, contenant tout entier dans leur chant le vrai sens de l'existence. Au loin une fumée dessine un trait bleu sur l'ocre des champs roux.



C'est juste beau à crier sans bruit.







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samedi 1 décembre 2018

Ah ! qu'en termes galants ...



...ces choses-là sont mises.

(Le Misanthrope, scène 2, acte I)








 Nice. Rue Pastorelli.  J'avance de mon pas primesautier, dix centimètres au-dessus du sol comme à l'accoutumée. Portée par les effluves subtils d'une douce après-midi de semaine et du vent de la mer, pleine d'une joie contemplative à peine troublée par quelques embarras urbains et automobiles de bon aloi. Ou que je juge tels, dans ma grande mansuétude. Le trottoir est large, mais éventré et encombré de tuyaux de gaz à cet endroit précis. 

Et c'est à ce moment tout aussi précis qu'un énergumène en trottinette électrique arrive derrière moi. Visiblement, il a quelque chose de très urgent sur le feu, sûrement un soufflé aux écrevisses. Ou alors le dernier épisode de Good Doctor à voir en replay. Ou une lettre à son percepteur. Bref, un type très pressé.


Moi, non. Je ne le suis pas. Je marche tranquille, forte de mon statut de piétonne allègre à l'avenant, alors qu'il usurpe effrontément le trottoir avec son engin motorisé et sa mine que je devine renfrognée. Pas content, il grommelle, j'entends bien ses borborygmes. Pour qu'il puisse passer, il faudrait que je consentisse à m'effacer devant icelui. Mais voilà, quelque chose me dit qu'il peut bien attendre vingt secondes.

Et là, monsieur le président, contre toute attente, cet olibrius, ce sapajou, ce bachi-bouzouk de crème d'emplâtre, comment vous dire ?  s'autorise soudain à prononcer une phrase, mais une phrase... dont le raffinement n'a d'égale que la délicatesse : 
« Bon, tu le bouges, ton cul, sale rousse ? » 

Ah !  Jugez de l'effet de tels mots sur le néo-cortex de votre Célestine, déjà légèrement titillé par sa simple présence sur mes talons :  interloquée, puis dubitative, je ne puis me résoudre à penser, en premier lieu, que cette immonde semonce s'adresse à moi. Pourtant, il me faut rendre à l'évidence. Ce cercopithèque bas-du-front et pue-la-sueur vient de m'éructer une injonction aussi déplacée que vulgaire, dans une synthèse parfaite de tout ce qui se fait de plus vil en matière d'insulte sexiste : évocation salace d'une partie callipyge, sacrée et intime de mon individu, remarque discriminatoire sur ma couleur de cheveux, faisant trembler la galerie de mes ancêtres celtes,  et enfin allusion infamante et fallacieuse à mon hygiène corporelle qui, dois-je le préciser, est pourtant parfaite elle aussi. 

Touchée en plein coeur dans ma dignité, je m'applique à marcher encore plus lentement, en pesant bien mes pas, sentant son haleine fétide exhaler son exaspération à grands coups de soupirs hargneux. Il finit par se faufiler entre le mur et moi, manquant de me renverser au passage et me glissant dans un chuintement furtif, sans doute, dans sa logique, pour me porter une sorte d'estocade, un gargouillement glaireux dans lequel je crois reconnaître le mot :
« Connasse »

Hésitant à me sentir
courroucée, furibonde, anéantie par une telle médiocrité ou simplement subjuguée par tant de poésie élogieuse et de raffinement, je regarde s'éloigner ce Rimbaud de caniveau, ce Victor Hugo d'eau de vaisselle sur son destrier électrique acheté probablement sur un site marchand esclavagiste. Cet impertinent eût mérité une bonne correction, et même un soufflet, et pas aux écrevisses celui-là. 
Mais il a fui sans vergogne, profitant de sa supériorité mécanique, ne me laissant même pas le loisir de lui répondre. Ma grand mère italienne m'a bien soufflé du haut de son nuage qu'elle ne se serait pas gênée pour lui lancer un « vaffanculo » en uppercut. Mais j'ai l'esprit d'escalier que voulez-vous...Et puis, surenchérir, eût-ce été la solution ? 
La bave d'un minable crapaud même en trottinette n'atteint pas la rousse colombe.



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mercredi 28 novembre 2018

Trois bons petits diables


Photo du net





Trois adorables petits diablotins. 
Ils bougent dans tous les sens, expriment leur vitalité par de grands cris perçants de souris en train de se faire poursuivre par un chat. Batailles de jambes et de bras, hurlements, mouvements désordonnés, et du bruit, beaucoup de bruit.
Un petit supplice attendrissant certes, mais pénible pour mes oreilles délicates...et pourtant, le métier d'instit, et la fréquentation des préaux par temps de pluie,  m'ont donné une certaine endurance aux décibels. 
Une jolie fratrie de garçons très « vivants », écarts d'âge dans un mouchoir de poche, qui investissent tous les interstices de l'espace sonore, et dont la mère me confie que parfois le soir, elle est morte de fatigue et ne sait plus comment gérer ce trop-plein d'énergie.

C'est une erreur commune, dans notre monde agité, que de confondre énergie et hyperactivité.
L'énergie est une puissance concentrée au creux du ventre. Elle se cultive justement en dehors des mouvements désordonnés du corps, par la respiration, la méditation et la connexion profonde aux énergies cosmiques et telluriques. Tous les yogis, tous les aïkidokas, judokas et autres pratiquants d'arts martiaux le savent. Tous les élèves japonais ou chinois le vivent au quotidien.
D'où vient que, de nos jours, on assimile énergie et agitation ? Le mot clé de cette étrange croyance éducative s'appelle « le défoulement ». On pense qu'un enfant qui se dépense physiquement sera plus calme. On bourre leurs emplois du temps de ministres d'activités censées laisser s'exprimer leur énergie. En réalité, il n'en est rien. Au lieu de la convoquer, ils la dilapident comme des graines semées dans l'eau. 
Essayez de faire se concentrer des enfants sur un problème de mathématiques, au retour d'une récréation, par exemple. Et vous, essayez de dormir le soir, juste après une séance d'aérobic ou une partie de tennis. Ou de vous concentrer sur une partie d'échecs. 
 Comme je l'ai toujours fait, j'ai pris ma guitare, et les trois petits diablotins ont stoppé leurs batailles pour écouter la musique, en calmant peu à peu leurs petits corps tendus comme des élastiques. Le silence a pris une qualité extraordinaire, avec les notes glissant doucement sur le crépitement du feu, les respirations se mettant progressivement en résonance jusqu'à l'unisson. Le courant vital s'est remis à circuler.
« J'aurais adoré être un de tes élèves » m'a dit un ami quand je lui ai raconté l'anecdote. Vous savez quoi ? Ça m'a touchée, et sans fausse modestie, je pense que moi aussi, j'aurais adoré être une de mes élèves.

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