mercredi 28 septembre 2016

La semeuse


« Si vous avez une bibliothèque et un jardin, vous avez tout ce qu'il vous faut. »
Cicéron



L'Automne ! #TheBeautyHours:

Je suis une semeuse de graines. Jusqu'ici je n'ai fait que cela. J'ai planté et arrosé des milliers de petites graines de bonheur, de savoir,  de gratitude dans des dizaines de cerveaux d'enfants. Leurs yeux de ciel me chaviraient d'innocence et de joie.

Chaque poème appris ou lu, chaque goutte de peinture tombant en arc-en-ciel sur l'émail blanc du lavabo, chaque construction de mots empilés comme des cubes pour former de belles phrases...tout était graine à germer. 
Chacun de nous peut être un semeur de graines. Un jardinier d'humanité.
On apprend la patience, celle d'attendre l'enfant à naître, celle de le voir grandir. Comme on regarde rougir ses tomates au soleil de juin.
On apprend le silence. Et le prix de l'effort. On lèche la sueur qui nous dégouline sur le nez. On écoute ses intuitions. On se met en horloge avec le Temps. On ne râle plus après le temps qu'il fait. On accepte l'inéluctable.

Je continue, chaque jour, à tracer des sillons dans la terre fertile de ma vie, de mes enfants, de mes rencontres. Et à aligner mes graines. Méthodiquement. Parfois je les projette en gerbes, en touffes, en pluie, formant des arabesques gracieuses dans l'air. Un peu au hasard... Le geste auguste de la semeuse à tous vents. Mais toujours avec le même amour et la même fébrilité de voir surgir les pousses frêles. Sans hâte. En paix.
Je parle aux fleurs, je connais leur pouvoir, je serre les arbres contre mon corps. La nature m'est précieuse. Je pleure ses souffrances.
J'ai appris les oiseaux, les coccinelles. Le fin duvet des abeilles et le parfum du foin coupé. J'ai appris les rythmes de la lune et la prophétie des étoiles.

Afficher l'image d'origineJe cultive mon âme de la même façon. Je chemine dans de prodigieuses forêts mentales, où d'étranges et superbes plantes poussent en liberté et fécondent mon terreau intérieur: elles ont pour nom Camus, Hugo, Pagnol, Tchékov, Brontë, Dickens, Vian, Steinbeck, tant d'autres... c'est infini ! Autant citer chaque fleur d'un cerisier, chaque grain de raisin d'un vignoble.

Les enfants méritent les meilleures graines. Pensons-y au moment de leur donner à manger, mais aussi, et peut-être surtout,  en choisissant leurs lectures. 
¸¸.•*¨*• ☆




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Le semis d'étoiles de Pastelle




dimanche 25 septembre 2016

Le sel de l'avis


Hier, à Cagnes 




Ce soir, dans la voiture qui me ramenait chez moi,  l'orage déclinant dessinait encore quelques ruisseaux hésitants sur le pare-brise, déchirant la vitre en mille fragments à la lueur des phares. C'était beau. 
Je me suis sentie apaisée. Donner du beau, c'est ma mission, mon plaisir, mon bonheur. Toucher la beauté, la saisir, la partager dans ce monde trop insensible.
Oublier que la mort d'un proche est un arrachement de tripes, une incompréhensible et inacceptable interruption involontaire de tendresse, une bouillie infecte que l'on nous oblige à boire comme une ciguë, et qui nous laisse carreau sur le carreau, volcan éteint, braises noyées sous la giclée glacée d'un paquet d'eau sale, bêtes haletant sur le flanc, giflés, griffés, scarifiés. Il n'y a pas de mots assez forts, assez moches. 

 J'attendais un signe de toi, papa, et j'ai vu dans cette constellation de gouttes comme le signe que j'avais assez pleuré. Que tu m'« autorisais » à reprendre le fil de ma vie. A revenir doucement vers ma joie après ces quinze jours ébahissants de tristesse et d'épuisement.

Vrai ? 
Alors, à ton avis, je peux à nouveau parler d'oiseaux, de jardins sauvages, du sable qui coule entre les doigts, de l'odeur poivrée de la menthe et du fenouil, de la splendeur d'une sonate qui s'élève dans le matin, et des mille bonheurs qui étoilent mon existence et dont tu m'as donné le sel ? 
Je peux à nouveau faire des jeux de mots foireux et des calembours à la petite semaine ?
reprendre ma baguette de fée et repartir à l'assaut des ténèbres pour dispenser ma lumière ?
Si tu savais comme c'est important pour moi...

J'offre à mes chers lecteurs ces deux portraits de toi, que j'aime particulièrement. Entre autres, il faut qu'ils sachent que tu adorais le cinoche des années 50, tout comme Eddy Mitchell dans sa dernière séance. 
C'est sans doute pour cela que tu es passé au cours de ta vie de la Fureur de Vivre à L'Homme Tranquille.

¸¸.•*¨*• ☆


De la Fureur de Vivre...















...A l'Homme Tranquille

A mon père.





vendredi 16 septembre 2016

Comment dire l'indicible ?

C'est tellement mystérieux, le pays des larmes...
(Saint-Exupéry, le Petit Prince)


Photo Céleste

Les mots me viendront, sans doute. Ici. 
Plus tard. Dans quelque temps.

Pour l'instant, je suis un peu ébahie, tel un coquillage vide sur le rivage.
Ballottée, malmenée, essorée par ce mystère absolu de la mort. 
Ce n'est pas rien de voir tomber son père,  de voir s'abattre lourdement l'arbre dont on est issu. C'est comme un craquement sinistre dans notre forêt intérieure. Les oiseaux se taisent. La douleur monte en nous comme une brume grise qui nous noie de chagrin.

Un seul mot aujourd'hui m'effleure les lèvres : merci.
Merci pour toute la chaleur dont vos mots à vous ont enveloppé mon âme depuis une semaine déjà...  On a beau dire, les mots, ça compte beaucoup dans ces moments-là.
Chaque message, chaque petit signe m'ont aidée, et m'aident encore. Vous ne pouvez imaginer ma gratitude en les accueillant. 


¸¸.•*¨*• ☆

vendredi 9 septembre 2016

Tu es poussière...

...Et tu retourneras à la poussière. Genèse, 3-19.


Photo Céleste



Je suis poussière d'étoile. Faite de la même matière que tout ce qui m'entoure. Je sens en permanence couler en moi les énergies cosmiques, je sais, je viens du soleil, et je repartirai vers lui, comme le Petit Prince, d'une piqûre de serpent ou d'autre chose. Je m'en fiche.
Je n'ai plus peur de mourir. 

Mardi soir, un fin croissant de lune faisait avec le mât d'un bateau comme un clin d'oeil de point qui a quitté son i pour s'envoler...Il semblait sourire de sa bonne blague.
J'étais là, traversée du vent doux de la mer, la peau un peu tremblante devant cette magie toujours neuve et pourtant éternelle. Seule devant l'implacable beauté qu'il nous est donné de voir et que certains oublient, à s'aveugler dans leurs querelles.

J'ai pensé à toi, toi mon ami, à ton émotion, toi qui a pris dans tes mains la coupe emplie de cendres et l'a versée, là-bas, regardant s'envoler dans l'air du temps ce qui avait été ton fils. Un être humain de chair et d'ombre, de joie et de peine, devenu ce nuage fugace...je suis entrée en télépathie avec toi, ton émotion m'est devenue présente.Tu l'as peut-être senti.

J'ai pensé à toi, mon cher beau-frère, « toi qui aimais marcher un pied devant l'autre grimper escalader te promener sur des arêtes fines comme des doigts » ...c'est ce que j'écrivais de toi le jour où tu es parti... Dimanche prochain, je ne pourrai pas regarder ton nuage de poudre se répandre au sommet de ta montagne, comme tu le désirais, parce que je retourne voir mon père qui n'en finit pas de s'accrocher à ce monde si beau, lui qui m'a transmis cet amour-là, je comprends qu'il ne soit pas pressé.

C'est décidé. Je veux que le feu me rende à la poussière. Que mon nuage à moi soit répandu sur cette grève somptueuse. Et que chaque grain de moi épouse un grain de sable. Exactement là. Sous le soleil et sous la lune.
Et ensuite, vous irez vous taper un bon plateau d'huîtres fraîches en buvant du Picpoul. 
Mais rien ne presse, hein...



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mardi 6 septembre 2016

La tourterelle


photo Céleste


 Dans ce coin du jardin, celui que j'adore, un peu sauvage un peu en friche, il y a un seau toujours rempli d'eau. Un peu comme s'il attendait la tourterelle. D'ailleurs il l'attend. Attendu que c'est quand même la seule distraction de sa journée.
Elle arrive à heure fixe, la plume fraîche et l'oeil arrondi par la trouille. Elle doit avoir une montre, je ne sais pas, elle ne loupe jamais son rendez-vous avec le seau. Elle se pose d'abord sur une branche du catalpa. Elle attend une minute vingt huit. 
Puis elle fond en piqué vers le sol, j'ai toujours peur qu'elle se fracasse le ciboulot sur les pierres du chemin japonais. Mais non. Elle vise l'herbe avec une précision de pilote de chasse. 
Là, elle se dirige vers la source vitale.  L'air vaguement inquiet du type qui a piqué un truc au supermarché et qui doit traverser le parking. 
Quand elle marche, elle a une légère claudication. Je la reconnais, il lui manque un doigt à une patte, vestige sans doute d'une bataille avec un corbeau pour un ver de terre. Ça lui prend des plombes, cette traversée du désert. 
Enfin, elle arrive. Elle grimpe en souplesse sur le bord du seau avec un Rrrrou ! Rrrrou ! qui, en langage tourterellien signifie « La terre est basse » ou « on est peu d'chose » enfin un truc de conversation de comptoir au café des trois colombes.
Et alors là, après avoir bravé tous ces dangers, on pourrait penser qu'elle va rentabiliser son déplacement, prendre son temps et s'en mettre plein le placard. 
Eh bien pas du tout. C'est mal la connaître. 
Elle boit du bout du bec une becquée d'eau, deux les jours de grande canicule. Un tout petit millilitre. Et elle n'a même pas l'idée de thésauriser. De prendre une gourde, ou un jerrican. Non. Elle boit juste sa goutte.
Elle se trempotte le duvet, un demi-quart de seconde, et puis comme piquée par un frelon,  elle repart en flèche se percher au sommet du toit. 
Comme l'oiseau sur la branche.
Il y a quelque chose qui me fascine dans ce manège. Peut-être le fait qu'elle m'inspire (outre ce petit billet) un grand respect pour sa sagesse insouciante.

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