samedi 13 août 2022

Les gens







 La maison sur la colline vibre doucement des nombreux passages qui ont émaillé l'été. 
Le bruit reste encore suspendu entre les feuilles, tels des acouphènes légers.  Cris d'enfants sous les arroseurs dans les maïs, sourires et pleurs de bébés, verres qui s'entrechoquent, éclats de rire et de fourchettes. Confidences et confitures. Ami ricoré. Et cette importance des repas, quand on est nombreux, comme si la vie n'était plus rythmée que par la valse des assiettes et des victuailles colorées englouties par des estomacs jamais rassasiés. Des montagnes de melons,  de tomates,  de poulet froid, de sorbets et de basilic. Des rivières de boissons glacées, des stères de pain. Des monceaux de tian de légumes et de salade de riz aux crevettes.

Le calme est revenu. Les cigales arrachent le sec de l'herbe, l'air est tremblant. Le chaud s'est insinué partout. Les après-midi retrouvent la fraîcheur des persiennes closes, on gît sans énergie comme des lions avachis sous leur baobab. Devant quelque épisode de série policière que l'on suit d'un oeil torve.
On repense à tous ces gens qui ont fait de belles escales sous le chêne centenaire. Les amis, les enfants, les cousins, les neveux, les frères et soeurs. Toutes les générations de 3 mois à 99 ans.

C'est fascinant, les gens. Les observer. Creuser leurs particularités, trouver ce qui les meut, ce qui les émeut, et ce qui les laisse indifférents.
Je me régale à étudier les personnalités, affirmée ou en devenir. Avec une passion d'entomologiste. A découvrir, par exemple, comment de jeunes couples pourtant proches peuvent avoir des conceptions  si différentes sur l'éducation. Les écouter échanger, en se gardant d'intervenir. Ou alors juste pour apporter un éclairage différent, discret, tout en nuances, de la part d'une qui a un peu cerné le sujet pendant quarante ans...
Suggérer sans affirmer, proposer sans imposer, car les gens sont chatouilleux quand il s'agit de leur progéniture. 
C'est fascinant, les gens. Un rien fatigant, aussi.
Mais entre deux passages d'oiseaux migrateurs, retrouver la solitude choisie et le silence, la tendre complicité d'un seul être, tel le murmure du ruisseau qui s'enroule sans fin autour d'un galet, c'est un luxe. Et c'est ce luxe qui me fait aimer les gens. 

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lundi 1 août 2022

Les lucioles







Les lucioles...Les fées scintillantes de mon enfance. Je n'en ai vu, de toute ma vie, qu'à Saint Martin, dans la tiède douceur des soirs d'été. C'était le temps des tartines, des sources, des bêtes, de l'air qui coulait sur la peau, des genoux graffignés et des cuisses noircies de soleil. 
On dévorait l'enfance.
Le soir, après le repas, mon père tenait à faire son « tour du soir ». On aimait l'accompagner.
C'était un peu toujours les mêmes promenades, en sortant de la maison, on prenait à droite vers Venanson, ou à gauche vers le village. C'était la seule incertitude : à droite ? Ou à gauche ?
Quand on montait vers Venanson, dans l'odeur de résine de la forêt qui tombe de soleil, on s'arrêtait à la Croix, où mon père avait son banc, dans l'ombre bienveillante des pins. De là, il contemplait la nuit nappant le village de brume. Les lumières s'allumaient une à une, et peu à peu, les maisons ressemblaient à ces crèches de Provence blotties dans les églises à Noël. Les montagnes en papier kraft et les santons. Le ciel en manches de nuages ouvrant le soir. L'enfance, encore.
Quand on descendait au village, la route était éclairée par la toute puissance électrique, au niveau des trois maisons, au grand dam de mon paternel qui pestait contre cette maudite lumière de néon qui l'empêchait de voir les étoiles.
Mais après le virage, la route plongeait dans un trou noir. A l'époque, les messieurs des Ponts et Chaussées étaient empreints de sagesse : il ne jugeaient pas judicieux d'éclairer une portion non habitée. C'était un grand bien !
Car dans ce passage aventureux, les lucioles régnaient sur l'été. C'était magique et silencieux. Nous avions interdiction de les attraper. Du haut de mes dix ans, je savourais ce mystère vivant qui pouvait mourir au moindre contact. Ces milliers de clignotants éclairaient la nuit fébrilement. C'était beau. La beauté me serrait la gorge, déjà.

Les lucioles, version ailée des vers luisants, sont hélas en voie de disparition. La dernière fois que j'en ai vu, à Saint Martin, c'était il y a deux ans, chez ma cousine, au bord de l'eau, sous les saules. 
Deux mois plus tard, la rivière emportait tout dans ses flots furieux. Sa maison, les arbres, et l'espoir. Mais les lucioles ?
Peut-être sont-elles toujours là, timides témoins de cette enfance enfuie au goût de miel salé ? J'aimerais bien. Je vous dirai.

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Edit de Mardi 2 août, 17h30

Un joli poème plein de jolies réflexions offert par Chinou.


La Violette, un jour, dit à la Luciole : 
« Ма chère sœur, vous êtes folle
De vouloir éclairer ce brin d’herbe le soir !
A-t-il des yeux pour la lumière ? »

-  « Vous le parfumez la première ! 
Sent-il donc mieux qu'il ne peut voir ?
Des richesses que Dieu nous donne 
Nous ne devons priver personne. 

J'ai la clarté, vous la senteur,
Eh bien! Prodiguons-les, ma sœur, 
Sans demander pour les répandre
Si le brin d’herbe sait comprendre ! »

Alexandre Deplank 1860




dimanche 24 juillet 2022

Le Baiser






Toute ressemblance...etc...etc




 





Vous ai-je dit que, du temps de ma jeune splendeur, j'ai eu une histoire avec un garçon, étudiant comme moi aux beaux-Arts ? Le jour où je l'ai rencontré, il hantait le Quartier Latin à la recherche d'inspiration. Il avait les yeux sombres, et beaucoup de charme, bien que semblant assez myope. Il n'avait pas ce côté agaçant des blancs-becs qui croisaient souvent ma route. Il avait quelque chose de lunaire, non, de stellaire qui me plut immédiatement. Une étoile dans le regard.
Moi, il me trouvait solaire, éblouissante avec ma peau laiteuse et mes cheveux roux attachés en chignon. 
Tant de coïncidences cosmiques auraient sans doute révulsé un esprit cartésien. Mais nous voguions dans ces sphères étudiantes douteuses, sulfureuses, mêlant philosophie, peinture et mal de vivre, dans ce pittoresque microcosme de sorbonnards et de quat'zarts souhaitant refaire le monde entre deux cigarettes, sur fond de new-jazz. Notre rapprochement allait donc de soi.
Il avait beaucoup de culture, de conversation, et d'humour, un humour caustique qui me jeta dans ses bras comme de la limaille sur un aimant.  Nous devînmes rapidement amants. C'était une époque libre et insouciante.
Dans la semaine qui suivit notre rencontre, il me donna rendez-vous au Musée Marmottan. On y donnait une intéressante rétrospective Klimt. Devant le splendide Baiser, ce kaléidoscope émotionnel d'or et de fleurs qui fit la gloire du peintre,  il me jura soudain, tout de go, n'aimer que moi et vouloir m'épouser. 
Etais-je assez imprudente pour succomber à ce genre de belle parole ? Que nenni. Je le rendis à sa liberté, non sans un léger regret tout de même. 
Mais j'avais eu bien raison de rompre, en fin de compte. Quelque temps après, je l'aperçus, rue Lepic, au bras d'une autre ravissante rousse, qui allait devenir la Lumière de ses Jours. 
Aux dernières nouvelles, il paraîtrait qu'ils soient toujours ensemble, tels les Bonnie and Clyde de la Blogosphère. Heure Bleue et Le Goût des Autres, ils se font appeler.

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Pour l'atelier du Goût, il fallait placer les mots suivants :

Attacher.- Sombre.- Éblouissant.- Kaléïdoscope.- Agaçant.- Douteux.- Imprudent.- Succomber.- Révulser. -Stellaire.