mardi 25 avril 2017

Le diable dans la chapelle











































La grille rouillée de l'entrée grince comme dans un film d'auteur. La demeure est romanesque à souhait. Elle se drape dans toute sa superbe, très digne, un peu affectée, mais cache mal les lézardes de ses murs. Un adorable château de poche accusant les outrages du temps comme un vieil acteur sur le déclin. 
Il possède son perron, son allée cavalière bordée de fougères et d'aristoloches, son escalier à boule de cuivre patiné.
La lumière du crépuscule fait trembler dans l'air les grains de pollen doré des micocouliers. C'est beau comme un décor de théâtre. 
Le château sert de refuge à des artistes fauchés et bourrés de talent. Au fond du parc, la chapelle est indiquée par un panneau de bois énigmatique : 
« Le diable est dans la chapelle » Je suis les flèches à travers les massifs de roses-thé.
Un sculpteur facétieux nous balade dans une installation éphémère en forme de jeu de piste. Je feins de flageoler des gambettes en pénétrant dans la chapelle...et j'éclate de rire en découvrant le fameux diable...

A l'intérieur de la bâtisse, tableaux, photos, sculptures, tout est d'un goût ravissant. Je m'extasie, pousse des ah et des oh.
Mais...car il y a toujours un mais... depuis des années, notre château prend l'eau. La résidence d'artistes est condamnée à court terme à une mort humide, si l'on ne trouve pas d'urgence douze mille euros pour rénover le toit. 
Une paille pour une pincée de tuiles, quand on sait que la personnalité la mieux payée de France, par exemple, a touché cinquante millions d'euros en 2016. Non mais allo quoi ? douze mille, qu'est-ce donc pour cinquante millions d'euros ? Toutes proportions gardées, c'est comme si je devais donner huit euros sur ce que je gagne en une année...(J'ai fait le calcul, ne vous fatiguez pas le bulbe...)
Quelle drôle d'époque épique, quand même, où la nouvelle intelligentsia valorise outrageusement la vulgarité et la grossièreté d'un présentateur décérébré,  et où on laisse mourir des lieux d'élégance et de beauté tel que celui-là sans lever le petit doigt...c'est cocasse et en somme fort désobligeant. 
Alors c'est décidé. Je vais écrire à Hanouna, ce grand mécène épris d'art et de culture, et à nous deux nous allons sauver le château.
Lui, onze mille neuf cent quatre vingt-douze euros, et moi huit. 
C'est une décision de justice mathématiquement équitable, non ? 



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Pour en savoir plus :
Espace mutualisé de création et de développement artistiques.
Musique : JS Bach, suite 1, 2, 3

vendredi 21 avril 2017

Cinq heures du soir










































Elle referma son parapluie, grand papillon taillé dans un pan de soie rouge. En empruntant la rue des Lampions, marchant de son pas de vénitienne, elle sentit trois gouttes de pluie oubliées tomber de la branche d’un platane sur le bout de son nez. Le printemps lui serrait la gorge d’odeurs et de parfums diffus. 
Quel que fût l’endroit, elle avait toujours l'impression d'être à l’envers. Sa vie était comme un épi rebelle qui refusait de se laisser dompter.
Elle respirait avec ivresse les genêts en pleine floraison qui venaient chatouiller son ventre.
Les effluves de pain chaud et de café finissaient de lui tourner la tête. Tout était bel et bon.  C’était sa vie d’aimer la vie. Les étoiles et les fleurs. Et les êtres qui croisaient sa route. Et les multiples ramifications merveilleuses des possibles.
Elle avait dans le cœur tous ses rêves intacts, des rêves de grand Canyon et de baie d’Ha-Long, de Gobi et de FujiSan. Des rêves larges et conquérants, de ceux qui se rient des volailles de basses-cours.
Elle était comme ça tout le temps, comme avec ses élèves, frimousses barbouillées et cheveux en broussailles. Un geste tendre, un sourire, un mot pour chacun. Afin de dispenser l’amour, universel, présent dans chaque brin d’herbe, dans chaque main tendue, dans chaque goutte d'eau. Elle aurait aimé qu'on la comprenne. Qu'on l'aime comme elle était.
Elle n'aimait pas la jalousie, la possession, la rancoeur, tous ces masques qui faussent l'amour et le déguisent. Elle n'aimait pas les cages, les prisons dorées, les passages obligés, les conventions. C'était son droit. Tout cela faisait tomber des grumeaux de tristesse dans sa joie d'or liquide. Tout son être s'arc-boutait contre cette idée. Il y avait bien trop de causes de tristesse déjà, dans ce monde insensé.
Un pâle soleil perçait à travers les feuillages derrière la chapelle couverte d'ampelopsis.
Elle s’assit sur le muret de pierre humide de mousse, et ferma les yeux. Elle se seraient presque attendue à voir apparaître le renard, tant son décalage se faisait insistant.
La cloche sonna cinq heures, un peu fort. Elle sursauta, s’ébroua de sa torpeur et repartit à l'aventure, les yeux écarquillés sur les mystères de l'existence. Ses bottes faisaient des arcs-en-ciel dans les flaques.


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Pour les impromptus, inventer une histoire de cloche.
Musique: Smetana, Moldau





mercredi 19 avril 2017

Et pis là, c'est la dune...

La dune du Pilat, à Pyla sur mer.


Une euphorie solitaire, certes, le temps que je grimpe là-haut, à mon rythme, oui solitaire malgré le monde fou éparpillé sur les flancs ocres de la bête. Dimanche de pâques au balcon de la dune. J’avais dans l’oreille une harmonie fluette, mais sans brûlure dans la gorge. Juste le bonheur de découvrir un lieu extraordinaire. Juste la féerie  de toucher de mes yeux tous ces océans : une mer d’arbres émeraude au parfum naturel pin des landes, et un océan turquoise sous des combats de nuages à l’abordage.
La beauté du lieu me saisit, comme cette grande aile rouge qui frôle la pente avec grâce.
Sous mes pieds, entre mes orteils, une autre mer, des vagues de sable dont les grains s’insinuent partout, et entre les oyats s’évertue l’haleine du vent. Je grimpe et les larmes me viennent, quand les souvenirs s’emmêlent. (et aussi un peu de conjonctivite, sans doute, due au sel marin)
J’ai fêté mon anniversaire là-haut. Le temps n’épargne personne, mais pas de cruelle mélancolie. Joie et sérénité sur la crête de l'horizon. Sourires des miens. Fierté maternelle pour ces gamins des plages devenus hommes et femmes, façonnés de nos doigts.
 Il me reste des miettes de fou-rire entre les dents, héritage de quelques jours fabuleux qui m’ont empli les poumons de gratitude comme de l'air du large. Mes enfants réjouissent ma vie dès que je les vois, ce sont de rares moments mais tellement intenses ! Ils m'indiquent le chemin du vrai, du fondamental. Ils ne trompent pas mon coeur.


L’écho s’évade, le vent menace et le chant des sirènes envahit le crépuscule sur la dune. Des lueurs d’autrefois traversent mon esprit et je m’y abandonne un instant. Au gré des saisons. Trouver le calme dans le vacarme. Oublier les frasques et les masques. Se voir dans le miroir d’eau. Belle et scintillante malgré les soubresauts de la mémoire qui agitent les jambes comme des impatiences. Et ramasser un bigorneau sur la grève.
Tout est bien.



Texte librement (et largement) inspiré de la chanson 
 « Le chant des sirènes » qui est devenu le tube du weekend.