19 mars 2025

Lettres du Kenya (fin)

Une semaine déjà que la brume froide du Vercors a remplacé la douce moiteur de l'Equateur sur ma tasse de café. Une semaine que mon avion a posé ses grosses ailes en ramenant mes tonnes de sensations dans ma valise trop petite. Toute la semaine, je me suis refait le voyage en triant mes photos. Un énorme travail. Je suis vidée de toi, cher Kenya qui m'a tant remplie.
L'album va être très beau : presque deux cents pages.
Ce fut un voyage assez troublant. Différent. Dans un endroit envoûtant. Sans véritable chronologie, un peu comme si les animaux et les hommes donnaient leur propre rythme aux jours.
Avec de longues pauses en deuxième semaine, où j'ai beaucoup médité, en attendant les plongeurs. Et j'ai écrit ça, par exemple :


« Contempler. Voilà le maître mot. En attendant les plongeurs, je me promène sur la plage, il ne fait pas encore trop chaud. J'en profite pour me baigner longuement dans l'Océan Indien, en savourant cette pensée : je suis seule, à 6000 kilomètres de chez moi, et pourtant  le ciel vibre  tout pareil que là-bas. Les hommes et les femmes me ressemblent plus que l'on ne croit. Et je leur ressemble. Alors pourquoi aurais-je peur ?
Cela peut paraître étrange, mais voyager consiste bien sûr à se dépayser, mais aussi, et surtout, à vérifier que tout est relié sur notre petite planète qui flotte au milieu du néant.
La nature déploie les mêmes trésors d'ingéniosité, d'adaptation partout dans le monde.
Chaque arbre parle le langage universel des arbres, où que l'on soit.
Chaque animal, chaque brin d'herbe, chaque grain de sable participe de cette grande horloge cosmique dont ne ne sommes qu'un infime rouage.
Et nous, nous nous croyons différents les uns des autres, au point d'avoir construit le mot étranger sur la racine du mot étrange. 
Plus que jamais, je ressens à travers l'étranger tout ce qu'il peut m'apporter de richesse intellectuelle, spirituelle, sensitive, émotionnelle.

Je contemple cet étalage de tissus colorés se balançant au Kaskazi, l'alizé qui souffle sur la côte Est du Kenya à la saison sèche. 
Les vendeurs dorment, allongés à l'ombre de leurs tissus, vulnérables et pourtant certains que rien ne peut leur arriver de fâcheux pendant leur sommeil. 
Je me sens reliée à eux, comme si j'avais compris ce qu'ils attendent de moi. Veiller sur leurs écharpes, et sur leur souffle. »

Ce sera ma dernière Lettre du Kenya. Ou devrais-je dire lettre au Kenya ? J'aurais tant à lui dire ! Pour vous, enfin, une moisson de quelques moments qui restent fichés en mon coeur comme ces épines d'acacia dont raffolent les girafes. Je crois que j'ai laissé un bout de moi là-bas.


Une montagne Noire à faire pâlir Chinou. De la lave à l'état brut, sur laquelle parviennent à pousser quelques arbustes...


Il n'est pas rare de voir de tels équilibres sur la tête des femmes.


Celle-ci porte son enfant, pleine de tendresse.


Un lit d'un autre temps, incroyable décor sorti tout droit d'un roman...


Des dizaines de poissons rouges agglutinés sous la mangeoire des oiseaux.


Ce Masaï arpentant la plage en tenant son présentoir à bracelets comme une lance.


Crépuscule et couchant sur la savane. Fière de mes photos.




Un endroit incroyable au milieu de la brousse : la thalasso des éléphants ocres.



Une feuille en forme de coeur.




Un adorable dik-dik, la plus petite antilope du monde.


Des femmes magnifiques. Des traits de lumière conquérante au milieu du trafic.


Les fameuses chaussures confectionnées avec des pneus : hyper confortables !


Les baobabs du Petit Prince.


Deux hommes sur Diani Beach. Seuls avec moi.


Une émouvante petite porteuse d'eau.


Et votre Célestine, toujours vivante. Plus que jamais, même. 
Merci à tous ceux qui m'ont suivie dans ce beau voyage. Il me faut maintenant planter un arbre. Je commence demain. Mais ce ne sera pas un baobab.

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11 mars 2025

Lettres du Kenya (4) Prodigieuse diversité

 


Ce qui étonne et transporte, ici, c'est cet incroyable jaillissement de la vie, sous toutes ses formes. Le minéral, le végétal et l'animal se combinent comme pour étonner l'œil du voyageur. On ne s'attend pas à une telle richesse, de formes, de paysages, et même de climats. 
La savane sèche, arbustive, laisse place à des zones plus escarpées, où les volcans modelèrent jadis la terre de leurs fureurs fumantes : ainsi, l'immense coulée de lave de Shetani, dont le noir Soulages contraste avec le sable ocre de la piste.

Aux alentours de certains points d'eaux, on trouve une profusion de plantes équatoriales, un entrelacs de lianes et d'arbres géants aux feuilles larges comme un paréo, des insectes étranges, libellules rouges, araignées à ventre doré. D'autres mares, en revanche, sont comme un miroir d'espoir au milieu d'une sèche immensité.

La savane s'étend à perte de vue sous l'oeil majestueux du Kili. Ponctuée de ces acacias en forme de parasol terriblement photogéniques. Plus loin, on trouve des étendues d'eau bordées de papyrus, dans lesquelles se prélasse le seigneur du fleuve, l'animal si placide et pourtant réputé un des plus dangereux du monde : j'ai nommé l'hippopotame. 
La diversité explose surtout à travers la faune. 
Ici, quand j'aperçois un chevreuil, voire deux, c'est un événement qui me plonge dans le ravissement. 
Là-bas, des troupeaux entiers traversent les pistes sous nos yeux médusés, à dix mètres de nous. Girafes, gnous, zèbres, antilopes, gazelle de Grant et de Thomson (ne pas les confondre !) éléphants, phacochères, zébus, bubales, autruches, buffles, hyènes, vautours, et tous vivant en harmonie, loin de la foule déchaînée...

Faire le voyage avec des fondus d'oiseaux, dont un maître de conférence dans une grande université du nord, excusez du peu,  m'a permis d'apprendre quelques spécimens aux noms poétiques et au plumage photogénique que je n'avais jamais vus. 
Les charmants tisserins, grands bâtisseurs de nids suspendus, aux plumes jaune orangé du plus bel effet. La grue couronnée, une merveille de délicatesse. Et aussi le dendrocygne, le jacana, l'ouette d'Egypte, l'ibis noir, le merle électrique, (à cause de ses plumes bleues s'allumant au soleil), l'ibis falcinelle, l'œdicnème, et l'alcyon pie. Sans compter le francolin à cou jaune, le rollier, le serpentaire (appelé aussi secrétaire) et le dacnis.

J'en oublie évidemment. Il ne s'agirait pas de transformer la magie du voyage en énumération fastidieuse. 
Regarder. Admirer. S'émerveiller. 


à suivre 





























06 mars 2025

Lettres du Kenya (3) Les gris et les ocres

 


La plaine est immense, dominée par la Montagne qui donne la Vie, sa majesté Kilimandjaro. Heureuse première surprise : les neiges sont bien là. La saison des pluies a été particulièrement généreuse en eau. Couronnant de blancheur le sommet du toit de l’Afrique, elles scintillent dans la lumière rose de ce matin. Magique. 
Altitude 5895 mètres pour ce volcan pharamineux marquant la frontière naturelle entre la Tanzanie et le Kenya. Même si les hommes ont décidé bizarrement qu’il appartenait tout entier à la Tanzanie. Polé polé, s’exclame Vincent notre guide. Il est chez eux mais c’est nous qui en avons la plus belle vue.




Et c’est vrai qu’il est beau. Au premier rayon de l’aube, à travers les arbres, je l’aperçois. Avec l'émotion tremblante que j'avais éprouvée devant le Fuji, je contemple ce géant émerger de ses brumes, doucement. Amboseli est un condensé de tous mes rêves de brousse. Une herbe rase mais verdissante à proximité des marécages et des rivières. De longues pistes toutes droites. Des envolées d'oiseaux. Et en toile de fond, le Kilimandjaro et sa magnificence tutélaire. Tout est à peindre. 

C'est surtout le royaume absolu des éléphants, indifférents au manège des 4X4. Savent-ils qu'on les aime ? Ont-ils compris que les hommes les protègent ici, désormais, et n'en veulent plus à leur précieux ivoire ? Les rhinocéros, eux, sont parqués derrière de hauts grillages. Nous ne les verrons pas. Le mythe de leur corne aphrodisiaque continue d'exciter la testostérone des abrutis de ce bas monde, hélas.

Il faut se lever très tôt si l'on veut apercevoir les animaux. La savane est rythmée par le soleil. Les points d'eau s'emplissent de vie à l'aube et au crépuscule. Ensuite, sous l'écrasante chaleur du milieu de la journée, chacun cherche l'ombre et il devient plus difficile de les photographier.

Moments de grâce hors du temps. Un bébé éléphant protégé par trois mères farouchement défensives. Le spectacle se déroule à dix mètres de nous. 

Des hyènes, des vautours et des marabouts se disputant une carcasse d'éléphant. Celui-là aura fait les frais de la sélection naturelle... Plus loin un gros mâle nous barre la route, et quand je croise ses yeux, il me semble y décerner des sentiments. C'est assez troublant. Je retiens mon souffle. Nous attendons son bon vouloir pour continuer, observant ses pieds : s'il commence à gratter le sol, c'est qu'il est en colère et va charger. Mais il semble se battre l'oeil de ces drôles de bestioles armées de téléobjectifs, et qui retiennent leurs ah! et leurs oh!

Il est aussi fabuleux de suivre un grand troupeau dans ses déplacements. Un ordre bien établi procède à la bonne marche du troupeau, qui se hâte avec lenteur. Les bébés éléphants sont craquants avec leurs petites trompes qui s'entraînent à faire comme les grands. Les mères sont vigilantes.

Le plus beau moment éléphantesque fut le bain de ces émouvants pachydermes, que nous eûmes la chance d'observer du haut du rocher de Mudanda, dans le parc de Tsavo

Merveilleux de les voir s'asperger de boue ocre et devenir ocres à leur tour.

La je n'ai pu m'empêcher de songer, devant ces gros colosses, innocents de ce qui se trame hors de leur espace, à leur paradoxale fragilité dans notre monde si beau. Et à ce précieux équilibre que notre engeance s'applique à détruire avec obstination.


à suivre




Spéciale dédicace à mon Babar qui se reconnaîtra…💋