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30 novembre 2012

Ne finis pas, le monde!

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Cher Monde.
Je regrette de te dire que ta fin ne peut avoir lieu le 21 décembre, comme l'ont prévu ces chers Mayas. Pourquoi, oses-tu demander ? La réponse est dans ces quelques lignes.
Ne finis pas, le Monde! Je n'ai pas du tout terminé ma vie, moi ! Tu crois vraiment je vais te laisser finir comme ça, alors que je n'ai seulement jamais vu Venise ? Que les gondoliers m'attendent sur le Canale Grande, avec leurs petites gueules d'amour à la sauvette et leurs pulls rayés ?
Alors le Monde, écoute moi bien. Je t'aime tant, ça ne peut pas finir comme ça, toi et moi, le jour des vacances de Noël.
J'ai trop à faire pour que tu finisses.
Je veux voir un envol de colombes sur la Piazza San Marco écrasée de soleil ou noyée de brume.
Je veux voir les falaises noires d'Irlande léchées par des vagues d'opale et d'écume, m'enivrer dans un pub en écoutant les langueurs des violons et des flûtes celtiques, et arpenter la lande échevelée comme une héroïne de Wuthering Heights . Et de Cork à Galway chercher partout le sel fleuri de mes racines.
J'ai encore vingt mille soleils à voir s'effondrer dans la mer, des étoiles par centaines à compter les soirs d'été, quand le parfum du foin coupé est une ivresse sous les lampes papillonnantes.
Je veux sentir encore sur ma peau le froid mordant, la chaleur caressante et le frémissement du déraisonnable.
Il me faut lire tellement de livres encore, et je ne parle pas de ceux que je dois écrire, ces histoires de fièvre et de miel que je sens tapies dans mon cœur et qui attendent d'éclore comme des goélands prêts au voyage.
Combien d'enfants dois-je encore émerveiller, qui me feront trembler de leur innocence et leurs yeux de cristal ? Qui m'envelopperont de leurs insouciances ?
Je dois guetter dans le lointain la route qui poudroie et l'herbe qui verdoie.
Et apercevoir le cœur battant de flamboyants équipages de lune...
J'ai tant de trains à prendre, et de bateaux en partance qui frémissent dans chaque port.
J'ai tant de baisers à donner, de frissons à ressentir courir le long de mon cou jusqu'au creux de mon dos comme des perles d'eau tiède et de désirs brûlants .
Il me faut goûter à des vins italiens, visiter des pays et d'encens et de myrrhe, me rassasier de mets nouveaux, vibrer à tant de musique encore !
Je veux voir ma fille et mes fils trouver l'amour et te conquérir, le Monde. Et goûter à leur tour à tes sources ineffables.
Je veux sentir la folle ronde vagabonde du temps qui passe et qui fripe les joues mais sans atteindre l'âme.
Je veux voir sourire en ribambelles les colliers de nacre de mes petits-enfants blonds et bruns, alors qu'ils ne sont pas encore nés, te rends-tu compte, le Monde, combien tu serais cruel, de me priver de ce bonheur ! Je veux les voir grandir dans des jardins de roses, recueillir dans leurs mains la splendeur des matins.
Je veux me voir vieillir en gardant à tout jamais cette flamme puissante au fond de moi qui fait de mes hivers des beautés emmitouflées et des triomphes radieux de mes étés.
Il me faut encore rêver, et nager, et bondir d'une mer à l'autre.
Danser sur le fil du temps, funambule aux ailes de soie.
Et surtout, surtout, le monde, crois tu que j'aurai un jour, un jour couleur d'orange, crois-tu que j'aurai jamais, un jour, fini d' AIMER ?
Alors le monde, tiens-toi tranquille, remets ta fin à plus tard. Je t'en prie !
Et laisse-moi vivre mes rêves, rêver ma vie et en faire ce crépitement d'étincelles qui me rend si fiévreuse, toujours.


Pour le défi du Samedi, il fallait parler de la fin du monde...


27 novembre 2012

Bataille de bac à sable

Une des joies ineffables de mon métier, c'est la surveillance de la récréation. On aime tellement ça qu'en début d'année,  l'on fait un tableau pour organiser les tours de rôle. Des fois que certains seraient oubliés.
 Il faut dire que c'est un plaisir rare: ça ne dure qu'un quart d'heure, mais c'est un quart d'heure très intense et soumis aux aléas météorologiques. On ne s'habille pas de la même façon quand on est "de service" et quand on ne l'est pas. 
On prend des décibels plein les oreilles quand il pleut et qu'on se rabat sous le préau,  l'été on grille de chaud, l'hiver on pète de froid. Heureusement dans ce dernier cas, les collègues compatissants nous apportent une boisson chaude pour ranimer nos pauvres doigts gourds.

On a beau être au XXI° siècle, les règles fondamentales n'ont pas changé depuis les Longeverne et les Velrans. Les grands se partagent toujours la suprématie du choix des jeux et des points stratégiques, et des bandes se forment,  bien organisées, autour des  sacro-saints "chefs de la bande". Les comportements induits par les cerveaux reptiliens jouent alors à plein. 

Justement aujourd'hui j'ai aperçu un attroupement dans un coin de la cour appelé "le Carré" auquel seuls les CM2 ont accès. Ça discutait ferme, et les poings serrés dans les poches crevaient d'envie d'aller atterrir sur les hures adverses. 
Les regards se toisaient avec un mépris contenu et impérial. Les deux aspirants-chefs avaient l'air de deux coqs dressés sur leurs ergots.
Dieu soit loué, la sonnerie a avorté ce début de rixe sans que j'aie eu besoin d'intervenir.
Plus tard, dans la salle des maîtres, on faisait le débriefing de la récré. 
-Pfff! Ils sont pénibles aujourd'hui, ça doit être la pluie! Jean-François C. a encore failli se battre, toujours à vouloir faire son malin!
-Ah bon? Avec qui cette fois? 
-Avec François F. Je vais finir par convoquer leurs mères!
-Vous parlez des garçons, mais chez les filles, ce n'était pas mieux: Marine L. et Nadine M. n'ont pas arrêté de se dire des noms d'oiseaux, et Valérie P. leur a tiré les tresses. 
- Et au milieu , il y avait Alain J. qui essayait de les séparer!
-Il est gonflé celui-là, il fait son justicier maintenant, alors qu'il est quand même passé en conseil de discipline l'année dernière! 
- Et le petit Edouard B. non, trop mignon, je t'assure, il courait de l'un à l'autre en criant: "Je vous demande de vous arrêter!"
-Et ils l'ont écouté?
-Penses-tu! Ils étaient bien trop occupés à se toiser. Comme d'habitude. Et tu vas halluciner, à un moment j'ai même vu derrière la grille, un ancien qui est maintenant en sixième venir mettre son grain de sel.
-Quel culot! C'était qui?
-Ah, comment il s'appelle déjà, un petit, nerveux, que j'avais signalé pour hyperactivité...
Ah oui, Nicolas S! 
-Ça m'a rappelé les bagarres de l'année dernière entre François H. et Martine A. Un vrai garçon manqué celle-là!

Ce soir, aux infos, il était vaguement question d'une légère divergence de vue entre deux personnalités d'un parti traditionnel français. C'est drôle, ça m'a rappelé la récré.
A une certaine époque, les partis politiques nourrissaient en leur sein de futurs chefs historiques. Maintenant, les temps changent, ce seraient plutôt des chefs hystériques...



24 novembre 2012

"L'imprévu, qu'est-ce que ça veut dire?"

C'est une scène que j'adore, extraite d' Un Singe en Hiver", un de mes films-cultes.
Pas seulement parce qu'elle met en présence deux "monstres sacrés" éternels du cinéma français.
Mais surtout parce qu'en quelques mots, Antoine Blondin nous déploie avec génie  le grand Barnum des passions humaines, et le choc de deux conceptions de l'existence: ceux qui aiment l'imprévu, les fantaisistes, les audacieux, les poètes face à ceux à qui le mot fait peur, qui plient leur bonheur percalisé dans des armoires, qui se réfugient dans une rassurante routine. Ceux qui n'osent pas, parce que ça ne se fait pas, les tétanisés du qu'en dira-t-on. 
Les gentils et les méchants de Fugain, ceux qui font l'amour le samedi et ceux qui font ça n'importe quand...
Les oiseaux de passage de Brassens...
Et le fossé est si grand entre ces deux façons de vivre, qu'on a l'impression que la communication est impossible. Le point d'orgue de cette scène sublime, c'est le monologue de Gabin, l'alcoolique repenti, qui se met visiblement à parler chinois à une Suzanne Flon médusée et consternée à la fois.
"-Ecoute ma bonne Suzanne, t'es une épouse modèle...Mais si, t'as que des qualités.Et physiquement t'es restée comme je pouvais l'espérer.C'est l'bonheur rangé dans une armoire...Et tu vois, même si c'était à refaire, eh bien je crois que je t'épouserais de nouveau. Mais tu m'emmerdes. Tu m'emmerdes gentiment, affectueusement, avec amour, mais TU- M'EM-MERDES!
J'ai pas encore les pieds dans le trou mais ça vient, bon dieu, tu te rends pas compte que ça vient? Et plus ça vient plus je m'aperçois que j'ai pas eu ma ration d'imprévu. Et j'en redemande! t'entends, j'en redemande!
-L'imprévu, qu'est-ce que ça veut dire?
-Ah...rien, c'est des idées d'un autre monde, et puis ne parlons plus de ça, va.
-Parce que tu sais, si ça te manquait vraiment, si t'y pensais trop, tu pourrais...je sais pas moi...reprendre un peu de vin aux repas, un demi-verre...
-Un demi verre...Dis toi bien que si quelque chose devait me manquer, ce serait plus le vin, ce serait l'ivresse."

L'ivresse...
Un génie, cet Antoine Blondin, je vous dis.



21 novembre 2012

Mode d'emploi


Félicitations!

Monsieur,
Vous venez d’acquérir une femme. Nous vous félicitons de cet excellent choix.
Afin de conserver toutes les qualités de votre modèle le plus longtemps possible, veuillez suivre ce mode d’emploi scrupuleusement et respecter ces quelques précautions d’usage.
Votre femme est solide, mais certaines parties de son mécanisme sont cependant très sensibles aux variations de température et de lumière.
Une légère humidité peut apparaître sur les joues de manière récurrente.
Ne pas s’inquiéter, c’est un phénomène normal.  Essuyer avec un chiffon doux.
Cependant, en cas de rupture soudaine du barrage lacrymal, une inondation peut se produire qui nécessitera l’emploi de mots apaisants et de gros câlins.
Certaines parties stratégiques de votre femme nécessitent une attention particulière. Le disque dur incorporé est extrêmement puissant et peut stocker des milliers d’informations importantes.
 Pour éviter le bug, il est nécessaire de procéder de temps en temps à une remise à niveau, sous forme d’une soirée romantique. Dans les cas graves, il faudra peut-être appliquer le programme «  weekend à Corfou ou à Knokke le Zoute. »
NOTA : ces programmes peuvent être utilisés à volonté à titre préventif.
L’utilisation des autres fonctions est détaillée dans le  fascicule spécial appelé Kama Sutra.
Votre modèle est unique. Ne pas hésiter à changer son emballage aussi souvent que nécessaire, profitez pour cela de la période des soldes.
La carte audio peut exceptionnellement présenter des défaillances, et produire des sons désagréables, notamment en présence d’un autre modèle du même type. En cas d’étincelles et du message  d’erreur suivant : « Pétasse, t’avise pas de tourner autour de mon mari ou je t’arrache les yeux » localisez la source du problème et éloignez  immédiatement votre femme  pour éviter tout nouveau dysfonctionnement.
Votre modèle  est livré équipé de nombreuses applications, dont  « mère de vos enfants », « infirmière », « femme active », « psychologue », « tour operator », « couturière », « masseuse particulière », « organisatrice d’anniversaires » et de nombreuses autres que nous vous laissons découvrir à l’usage.
Nous attirons cependant votre attention sur les désagréments encourus en cas de l’utilisation abusive des applications « femme de ménage » « cuisinière »  et « poupée gonflable », pouvant aller jusqu’à la rupture définitive des atomes crochus.
Le fabricant décline toute responsabilité en cas de non-respect de ces règles d’utilisation.
Nous espérons que ces précieux conseils vous permettront de passer d’agréables moments avec votre femme.


Pour le défi du samedi, il fallait rédiger un mode d'emploi...
Photo:Internet.

20 novembre 2012

Adonis

En sortant de l'école, au-dessus du marronnier , Jupiter trônait à l'horizon nord-est.
Dans un ciel bleu de Chine.
C'était beau je ne peux pas vous dire comme. Cette vision m'a mise en joie. J'avais l'impression de retrouver un vieil ami. 
J'ai automatiquement pensé à la scène de mon Tintin-préféré-que-j'ai-lu-vingt-quatre-fois où le professeur  Tournesol observe le ciel depuis la fusée lunaire. En apercevant un astéroïde qui se rapproche, il s'écrie:" Bon sang, je ne rêve pas, mais oui, c'est bien Adonis!"
Et l'un des deux Dupondt: "Qui est-ce Adonis?  Un de vos amis qui habite la région?"
J'adoooore!

Je riais en marchant, je marchais en riant, et je me suis sentie un tout petit peu  en lévitation, comme les susdits Dupondt. (Et promis, sans substance illicite...)

Je t'aime, la Vie.
Je repense à cette phrase d'Alain: "Le bonheur est une récompense qui vient à ceux qui ne l'ont pas cherchée."

18 novembre 2012

Interlude 2

(Allergiques à Céline, passez votre chemin...) 
Les autres, vous pouvez mettre le son (pas trop fort)...      ;)


Tombent les feuilles

Aux jours, plus courts

Qui retiennent

Mon corps et ma voix

Je voulais vous dire

Que je vous aime

Cocon qui s´éveille

Aux seuls parfums

Que j´attends

Au fond de mes rêves

Souvent

Quand mes yeux s´éclairent

Longtemps

Sur vos promesses blanches

Sans y voir le piège

Qui danse

Papillon éphémère


Aux ailes de verre

Prisonnière du fil de vos secrets


Papillon qui espère



Juste un peu de lumière


Pour sécher ses couleurs


Au feu de vos désirs








Si forte est ma fièvre


De vous, si doux

Mon prince

J´ai perdu les mots

Je voudrais vous dire

Combien je vous aime


Tout semble si beau

Du haut de vos épaules

Ou je m´imagine



Parfois



Pauvre chrysalide


Qui boit



Le miel de vos paroles

Pour s´ouvrir

Et quitter le sol

Papillon éphémère


Aux ailes de verre

Prisonnière du fil de vos secrets



Papillon qui espère


Juste un peu de lumière



Pour sécher ses couleurs


Au feu de vos désirs







Céline Dion


Bonne journée!





15 novembre 2012

Conditionnel passé

Tigibus, dans le film d'Yves Robert sorti en 1962 (Sipa)Je dis toujours à mes élèves que le conditionnel passé est le mode des regrets.
J'en profite évidemment pour leur raconter la cultissime phrase du film adapté de la Guerre des Boutons, et je dois hélas dans la foulée leur déconstruire le mythe, ne pouvant déontologiquement les laisser baigner dans l'erreur.
Il n'en reste pas moins que si la phrase "Si j'aurais su, j'aurais pas v'nu" est dramatiquement incorrecte sur le plan de la syntaxe, elle est délicieusement géniale du point de vue de la poésie cinématographique. Je complète ma leçon en leur faisant écouter l’inénarrable et néanmoins célèbre rengaine "J'aurais voulu être un artiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiste"

Le mode des regrets, donc. Le mode des choses qui n'auront plus jamais lieu, le mode de la désespérance absolue, du noir total.
C'est pourquoi je m'efforce de l'employer le moins possible. Je n'aime pas l'utiliser. Comme disait ma grand-tante Marcelline  "Mieux vaut avoir des remords que des regrets"...Marcelline, dans la légende familiale, était comment dirais-je? une joyeuse luronne (comprenez: la honte de la famille). Je crains que les substantifs qui s'attachaient  à la qualifier ne dépassassent le strict cadre de ce qu'il est communément admis d'écrire sur un blog.
-Putain, c'est bien dit, ça!
-Voila, c'est ça l'idée. Les gens honnêtes avaient tôt fait, à l'époque, de cataloguer les femmes libres, les Simone en pantalons, les Colette en fume-cigarettes, avec ces mots peu élégants et totalement inappropriés...mais je m'égare. Enfin bref, Marcelline ne s' était jamais embarrassée du conditionnel passé, et elle avait bien raison.

Il est pourtant des choses dont je suis bien obligée de reconnaître qu'elles font à jamais partie de celles que j'aurais aimé faire, mais pour lesquelles j'ai bien peur hélas, tout optimiste que je fusse, qu'il ne soit irrémédiablement trop tard....


Parmi les quelques grands regrets de ma vie (une autre fois, peut-être, je vous dirai les autres ...), il en est un qui revient cycliquement, chaque fois que je traîne du côté d'Arte un jeudi soir à minuit moins le quart:
J'aurais aimé être premier violon dans un orchestre symphonique international.
Rien que d'y penser la tête me tourne!
J'aurais répété des heures dans la solitude feutrée de ma loge à l'opéra.
J'aurais fait mon entrée en  robe de soirée d'or scintillant ou en long fourreau noir en panne de velours. J'aurais été évidemment sublime et hiératique, troublante et concentrée, sensuelle et lointaine à la fois... J'aurais été dirigée par Daniel Barenboïm ou Herbert Von Karajan, sinon rien.
Toute la salle aurait été suspendue à mon divin archet, et à mes doigts légers comme des libellules courant sur la surface de l'eau. Et après une bonne demi-heure d'ovations et de vivats d'un public en délire, et sous les applaudissements de tout l'orchestre, le maestro en personne m'aurait offert un bouquet de cent roses rouges.







14 novembre 2012

Fichues suppositions

La supposition, quand elle n'est pas dans une démarche scientifique, est au cerveau humain ce que le robinet qui fuit est à l'oreille.
Un petit bruit lancinant qui finit par emplir complètement la tête. Une véritable plaie d'Egypte.
On suppose tout le temps, et à propos de n'importe quoi. On se bouffe le tempérament. On se perd en conjectures. Quelle mère ne s'est pas rongé le sang en attendant le coup de fil rassurant du fils prodigue, au bout de son voyage en train? Pourquoi n'appelle-t-il pas?  Et s'il avait loupé son train? Et si le train avait déraillé?
Quel scénario catastrophe n'échafaude-t-on pas avant même d'avoir les résultats d'une analyse médicale? 
A quoi va-t-on penser en laissant seuls pour la première fois nos ados tout un week-end?
N'interprète-t-on pas de la pire façon les tics nerveux, le moindre haussement de sourcil du banquier ou du notaire, ou celui de l'échographe en train de balader sa "scannette" sur notre gros ventre badigeonné de gel?

Les relations humaines génèrent constamment des montagnes de suppositions. Pourquoi elle m'a dit ça? Qu'est-ce qu'elle croit que je pense? Qu'est-ce qu'elle croit que je pense qu'elle pense? Et lui, pourquoi il m'a regardé de travers? Et elle, qu'est-ce qu'elle a voulu dire par là? Est-ce qu'il est au courant pour...? Que sait-elle exactement? Peut-être qu'il est fâché? Peut-être qu'elle m'en veut...Il va sûrement croire que je...Ils ont dû croire que...

Certes, on n'est pas dans la poire, ni dans le melon, on ne peut donc que supposer qu'ils vont être bons, juteux, et bien mûrs.

On n'est pas non plus dans la tête ou le coeur des gens. 
Mais la grande supériorité des êtres humains sur les poires ou les melons, c'est que l'on peut  leur parler, nom d'un caramel mou de chèvre à plume! leur demander des éclaircissements, dissiper des malentendus, reformuler ce que l'on n'a pas compris, mettre à plat, expliquer, comprendre. Et surtout, leur faire un minimum confiance. Faire confiance à la Vie, à la Providence ou au Destin, appelons ça comme il vous plaira. Le pire n'est pas toujours la seule issue envisageable.
Mais la plupart du temps, on préfère supposer, se morfondre en supputations qui nous minent et nous empoisonnent. Amplifier la difficulté de communiquer.  Et triturer jusqu'à ce qu'il saigne le petit comédon boursouflé de notre orgueil mal placé et de nos incertitudes. 

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11 novembre 2012

Ouvrez la parenthèse!























- Maîtresse, parle-nous de la ponctuation.
- Eh bien, la ponctuation, voyez-vous, c'est le sel et le poivre. Si vous l'oubliez, votre texte sera fade.
J'aime la  ponctuation particulière que la vie pose sur nos phrases.
Les phrases que nous choisissons afin de remplir la page blanche dont chaque jour nous fait le cadeau.
Ne froncez pas les sourcils, voyons! C'est évident...Ecoutez:
La vie est faite de pleins et de déliés, de longues phrases et de mots isolés, d'exclamations  joyeuses ou effrayées et d'interrogations curieuses ou inquiètes, de pauses ténues comme des virgules,et  de points sur les i. L'avenir est suspendu au-dessus de nos têtes comme au bout de trois points de... suspension, comme un souffle momentanément retenu. Jusqu'au point final.
- Pas tout de suite, le point final, maîtresse!
- Non, pas tout de suite, mes chers enfants. Il vous faudra d'abord développer de longues années votre sujet...
Et de temps en temps, ne pas oublier d'ouvrir une parenthèse. Ce mot est un peu austère. On dirait le nom d'une technique médicale ou d'une figure de style. Il recèle pourtant des trésors et sa musique est douce à mon oreille. 
Comme deux jolis bras arrondis levés vers le ciel.
C'est l'escapade imprévue avec une amie, alors que l'on broyait du noir, le jeu de société qui s'improvise avec vous les enfants, alors que maman  avait trois tonnes de travail très important, mais pas tant que ça finalement...c'est un invité que l'on n'attendait pas et qui arrive à l'improviste. On ouvre la porte et l'on oublie les obligations. Il est là, on est bien. La vie prend du sens, la vie prend du sel.

Parfois, au hasard d'une promenade, on tombe en arrêt devant deux mouettes qui picorent insouciantes sur le sable mouillé. Ou un arbre centenaire. Ou une fourmilière qui s'agite. Le temps s'arrête. On rêve une demi-heure devant un tableau, seul dans le Musée, les yeux noyés de brume. Quand on se "réveille", on a l'impression de ne plus savoir l'heure qu'il est.

Les parenthèses, il faut se les octroyer, se les offrir comme une récompense, parce qu'il est bon de se cajoler soi-même.

Ce sont des instants volés à la routine, aux conventions, à la lassitude, aux devoirs. De petits grains de poivre dans le plat un peu fade des jours gris. Des étincelles de magie pure dans un monde rectiligne et qui manque parfois sérieusement de fantaisie. Il n'est que de regarder la tête triste du présentateur du journal télévisé pour avoir envie de partir très loin...( en courant dans un champ de coquelicots, courir au milieu des fleurs, les cheveux défaits avec dans l'air un parfum de foin coupé et de bergamote et de pin cembro, à respirer en riant comme si c'était un gaz hilarant, en sentant les abeilles vous frôler doucement et tout l'univers se pencher pour vous faire une révérence... )
Voilà, c'est cela, une parenthèse.
Quelques grammes de poésie qui ne demandent qu'à jaillir.
Il est des parenthèses enchantées, des parenthèses étoilées, des parenthèses secrètes. Cela demande parfois un peu de courage, de l'audace même, et une bonne ouverture d'esprit. Quelque part, cela se mérite.
Personnellement, certaines parenthèses m'ont laissé un souvenir ébloui, et, par une sorte de persistance rétinienne, l'empreinte de ces bonheurs furtifs reste à jamais gravé sous  mes paupières.
Je ne saurais trop vous conseiller d'ouvrir les parenthèses, avec bonheur, avec fougue, avec joie. Et sans l'ombre d'une hésitation, ou l'once d'un sentiment coupable. Simplement parce que vous le valez bien...
Et quand vous les refermerez, je vous l'assure, il vous semblera que l'air se soit empli soudain de menthe et d'aneth. 
On respire. On repart plus jeune, et grandi(e) à la fois.
 (Jusqu'à la prochaine parenthèse...)


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09 novembre 2012

Vacances parisiennes (fin)

Sinon, se promener à Paris, on ne s'imagine pas comme c'est physique! Quand je pense qu'il y en a qui paient une fortune pour faire des steps, alors qu'il suffit d'arpenter les trottoirs, et les couloirs et les escaliers du métro pour se forger des mollets et des cuisses en acier...
En contrepartie de tout ce sport, souvent, de fait, il faut manger. Les nourritures culturelles, historiques, spirituelles se révélant nettement insuffisantes pour graisser les bielles et les cardans de la machine humaine. Surtout celle de mon zado, sorte de ventre sur patte à l'appétit démesuré.
Grâce au site "la Fourchette", on obtient de bonnes adresses avec des réductions intéressantes. 


Tour à tour, et pour ne pas faire de jaloux, nous avons mangé français, japonais, italien, américain, et marocain. Chez ce dernier, le patron nous annonce d'un air très sérieux que notre réservation est pour demain, qu'il doit y avoir une erreur. Il est dix heures du soir, et on salive depuis une heure sur ce tajine qu'on va déguster à s'en faire péter la sous-ventrière. Devant nos mines consternées, il se met à rire, tout content de sa bonne blague. 
Petit canaillou, va. 

A Saint Michel, le serveur a tapé 256,60 au lieu de 25,60. Grand moment de solitude, le lendemain, en retrouvant cet incongru ticket de carte bancaire dans mon portefeuille.Je n'avais pas vérifié, ça n'arrive pour ainsi dire jamais ce genre de choses... Le patron m'a heureusement remboursée en cash, et a conseillé à son serveur de consulter pour son parkinson précoce.
J'aime bien aussi regarder les affiches dans le métro. Les théâtres, les scènes parisiennes, et les publicités. En ce moment, une jeune demoiselle très dénudée s'offre aux regards des voyageurs et surtout aux courants d'air qui sont assez terribles dans certaines stations. Brr, la pauvre, mais qu'on lui refile un pull-over!

Pour les pauses techniques, pas facile de dégoter des toilettes sans être obligés de mettre la main au porte-monnaie. Le summum, c'est au Printemps (encore!) où la dame pipi demande 1,50 € ! A ce prix là, on a droit à du papier parfumé avec couleur au choix (voir photo), une hôtesse vient vous chercher pour vous indiquer votre "cabine". Je m'attends à trouver une lunette en or, au bas mot.(Hein, non j'ai pas dit Obama)



Pour finir sur une note moins triviale, en tous cas plus appétissante, je vous dirai que le macaron tient toujours la vedette dans les vitrines des pâtissiers.
Après ce petit tour d'horizon de ma semaine parisienne, je vais m'arrêter là. J'aurais encore beaucoup à dire et à montrer. Mais comme je le soulignais dans un commentaire de mon billet précédent, le genre "diaporama de vacances" doit se manier avec d'infinies précaution et une grande parcimonie...Nous avons tous le souvenir de ces soirées diapos où l'on s'ennuie à mourir devant les trois cent cinquante photos du voyage au Tyrol de Tatie Lucette et Tonton Paul...
Non, je n'aimerais pas vous infliger ça.
Allez, dans trois jours c'est la rentrée, on va reprendre le fil quotidien. 
Youpi.

Photos Célestine (sauf la dame très déshabillée...)

08 novembre 2012

Ne m'oubliez pas



Ma rencontre avec Myosotis fut une des plus jolies surprises du séjour parisien. 
Elle est belle. Beaucoup plus jolie que sur la plus jolie de ses photos. Comment vous décrire la douceur de son visage, ses traits juvéniles ayant gardé cette part d'enfance qui transparaît dans ce qu'elle écrit ? De l'émerveillement pour les petites joies quotidiennes, beaucoup d'amour pour ses enfants, une certaine candeur, de la bienveillance dans ses gestes, une silhouette de jeune fille, la même petite touche de naïveté que moi, et surtout, une grande propension au bonheur! 
Et avec ça un caractère bien trempé : tout ce que j'aime ! On se ressemble bien plus que je l'avais imaginé.
Nous nous installons dans une brasserie -so romantic, one more time !- tandis que la pluie tente une de ses rares percées en faisant luire l'asphalte derrière les vitres. Le ciel est bas comme un couvercle aurait dit le poète. Bien au chaud, bercées de chocolat et d'éclats de rires, nous discutons pendant...ce qui nous semble cinq minutes mais cela fait deux heures et demie, la matinée est déjà passée et nous allons continuer notre conversation autour d'un délicieux plat de poisson, dans ce "Bercy Village" que je vous ai déjà raconté. Elle me parle de mon livre, qu'elle a adoré, je bois du petit lait. Je lui parle de ses billets, listes de petits bonheurs à déguster comme du miel quand la vie est trop grise. Nous achetons du thé dans une boutique raffinée et somptueuse.
Elle me confie, de sa  voix calme, être plutôt une oreille qu'une bouche. Il me semble que du coup, je parle un peu trop...jusqu'à craindre de l'étourdir.
Myosotis est de ces êtres que l'on aimerait voir habiter à côté de chez soi. Pour faire de petites virées improvisées, un shopping, un théâtre. Sans trop prévoir. Mais elle est bruxelloise, huit cent quarante kilomètres nous séparent et nos rencontres, futures, forcément, seront rares, hypothétiques et obligatoirement programmées: qu'importe, elles n'en seront que plus appréciées.
Nous avons traversé le jardin du Luxembourg en riant comme deux collégiennes, loupé Soutine et ses toiles mais pas Pouchkine et son célèbre café.
En langage des fleurs, myosotis, la petite fleur bleu de lin, c'est « ne m'oubliez pas »
Crois-tu vraiment, Myosotis, que je pourrais t'oublier après une telle rencontre ? J'ai dans les mains le livre de Bobin que tu m'as offert, et cette lecture vibrante et habitée m'éblouit depuis lors.
Décidément j'aime la vie et ses fondantes surprises...
(à suivre...)

Photos 1 et 3 internet
Photo 2 Célestine

06 novembre 2012

Vacances parisiennes (suite)



Chaque jour de cette semaine parisienne, la pluie annoncée par les costards-cravates de la tv n'a fait que de brèves tentatives pour nous gâcher la promenade, aussitôt remplacée par un soleil généreux bien que jouant à chat avec les nuages. Ah ! la la ! ces journaleux de la météo et leurs sourires niais...toujours en train de nous berner, pires que Madame Soleil.



Ainsi, c'est sous un ciel d'un bleu étourdissant que j'ai découvert Vincennes. Gratuité pour les touristes d'un dimanche de novembre : chic, allons-y !
Styles. Murailles. Mâchicoulis et tourelles. La Sainte Chapelle et ses vitraux offerts à la lumière de l'après-midi.









Puis le Parc Floral , havre ivre de verdure...Au lac, mouettes et bernaches se disputent les quignons de pain que leur jettent les enfants . Match noir et blanc pour une maigre pitance.
Sur un banc, je crois apercevoir Valérie Kaprisky. J'hésite. Finalement, je décide de la laisser dans sa tranquille incognitude.

A deux pas de la Grande Bibliothèque, je découvre un lieu sympa et animé : Bercy Village, un alignement de façades en pierre, toutes semblables, où l'on flâne comme dans un village. Des rails témoignent de l'activité ancienne du lieu, sans doute une usine désaffectée qui a donné des idées à des architectes inventifs (oh le pléonasme!)

Sur l'esplanade de Beaubourg, qui étais-tu, bel et facétieux jongleur, charmant acrobate haranguant la foule en anglais, et rassemblant deux cents personnes en une demi-heure ? Qui étais-tu ? Je n'ai pas retenu ton nom. Mais tu m'as fait rire, et m'envoler avec toi.
Etait-ce la sculpture-buzz de Zidane dans un de ses faits d'armes les moins héroïques, (j'ai nommé son célèbre coup de boule) qui avait attiré tant de monde devant le Musée aux cent tuyaux ?

J'ai préféré quant à moi le Dialogue de Sourds des Alcoolytes à l'Auguste Théâtre, une petite salle de poche chaleureuse comme un tripot clandestin. Je vous recommande non moins chaudement cette troupe de loustics joyeux.

Ou encore, la visite du nouvel espace du Louvre dédié aux arts de l'Islam, avec son toit en forme de tapis volant et ses mosaïques géantes. Un grand bonheur des yeux et du cœur...

(à suivre)

photos Célestine

Vacances parisiennes


Bien décidée à conquérir de nouveaux horizons de Paris, à me laisser bercer par la musique ineffable de la ville enviée du monde, j'ai choisi d'y rester un peu plus longtemps que d'habitude. Pour la laisser me prendre au charme hypnotique de ses lieux et places.

 
Tiens celui du passage de l'Odéon, par exemple, une ruelle méchamment pavée (je dis méchamment pour les chevilles, car j'ai vu devant moi une dame se tordre violemment les pieds) une ruelle donc que je ne connaissais que de nom. De nuit, on pourrait y rencontrer Alphonse Allais ou Sacha Guitry, en tous cas un homme en chapeau noir et long écharpe blanche. Une rue so romantic comme disent outre-Manche ou Atlantique les amoureux du Paris éternel.








Je n'avais jamais poussé la curiosité jusqu'à la Grande Arche.
Elle m'a tendu son piège de béton et de verre et sous la pluie qui faisait scintiller le pavé, paru belle et démesurée. Belle parce que démesurée. En une ébauche, un croquis , un embryon de Manhattan faisant la révérence autour de la grande esplanade, les gratte-ciel de la Défense ne parviennent qu'à lui chatouiller le bas du dos. Au ciel, je veux dire. Mais l'ambiance y est. Avec l'Arche, ils forment un ensemble parfait. La perspective vers les Champs et l'Etoile rétrécit le temps en reliant sur un même axe rectiligne des siècles d'histoire. L'oeil de mon architecte de fils me permet de dissocier la beauté de l'édifice de l'idéologie qu'il représente : le diktat de l'argent, les hommes d'affaires pressés, stressés, les traders qui font et défont des vies d'un clic de leur ordinateur insensible aux drames humains.

Restons légers.
Les grands Boulevards s'apprêtent déjà, comme des coquettes, à jouer de leurs brillances de Noël. Trop tôt, beaucoup trop tôt pour moi. Mais là encore, il faut reconnaître que c'est beau, toutes ces lumières.
Au Printemps, plus on s'élève dans les étages, plus les prix baissent. Je n'avais jamais remarqué cette curieuse équation. Peut-être que dans les combles, il est une soupente où l'on finit par vous donner le manteau que vous avez repéré au premier, découragée par une étiquette à quatre chiffres...Exorbitant ! Saint Martin aurait sûrement hésité, à ce prix-là ...
(à suivre)

photos Célestine

02 novembre 2012

Pensées matinales



Asphodèle relance une nouvelle version des Plumes, sans alphabet mais avec un mot clé déclenchant par association d'idées une liste de mots. Cette semaine, le mot cortège a inspiré la liste suivante:






funèbre – larme – ribambelle – cheminement – fleur – manifester – foule – costumes – rose (couleur ou fleur) – atmosphère – succession – carnaval – piquer – bleuté – attelage – embaumer – ancolie – cérémonie – tête – défiler – abattre – admirable – acclamation.




***

Je regardais mon chat se nettoyer , avec cette admirable succession de gestes étudiés, sa petite langue rose et râpeuse passant méthodiquement sur sa patte pour l'humecter de salive. La cérémonie de la toilette, immuable et sans manifester chez lui la moindre hâte, le moindre agacement, mêlée à la radio qui diffusait en sourdine les dernières informations, firent défiler dans ma tête une ribambelle de sensations .

Le cortège funèbre des pensées absurdes s'empara tout d'abord de moi. Dans une de ces espèces de méditations négatives où tout vous semble soudain idiot et inutile.
Je trouvai qu'au regard de cette sagesse féline, le carnaval des vanités humaines avait quelque chose d'indécent. Qui sommes-nous, au juste?  Une foule de masques hypocrites et de costumes prétentieux, des gens qui font sans cesse semblant, semblant de vivre, de croire, d'aimer et qui se piquent pourtant d'être heureux. Un attelage ridicule. Des êtres pensant tenir le monde au bout de leurs mains, et qui, au final, ne sont que des momies embaumées dans les étroites bandelettes de leurs bassesses ou de leurs ambitions. De faibles moutons ou de petit chefs ivres d'acclamations...

Je laissai rouler une larme amère. Dans ma rêverie, il me sembla voir éclore, à l'endroit même où cette larme avait touché le sol, une fleur, une ancolie, frêle et chargée de symbole. Cette vision me fit réagir. Allons, devais-je interrompre mon cheminement et me laisser abattre par l'atmosphère délétère dans laquelle m'avaient plongée mes pensées?  Je fixai résolument mon regard sur l'horizon bleuté de l'aube. Plutôt que d'être  un mouton, je préférais faire l'autruche et regarder la beauté des choses simples. Le chat s'était installé pour dormir, content de lui.
Je le remerciai en souriant.