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23 juin 2026

Le goût du péché

 



Dans la rue principale serpente un petit ruisseau, taillé dans la pierre. Arrondie, adoucie, patinée par le temps et l'eau. Il part du haut du village pour aller se jeter, tout en bas, dans la rivière. Il fait partie de la légende saint-martinoise. Quel enfant n'a pas pataugé dedans avec bonheur ? 
Quel imprudent rêveur, attiré par les façades typiques de la rue, ou celle, extravagante, de la Chapelle des Blancs, n'a pas mis le pied par mégarde dans son eau glacée descendant tout droit de la montagne du Mercantour ? 
Qui ne s'est jamais amusé, dans une mémorable partie de boules carrées, à éviter d'y faire tomber le cochonnet ?
De part et d'autre du ruisseau, l'été, les boutiques offrent les plaisirs saisonniers. Robes de coton, fruits gorgés de soleil, colliers de turquoise, poulets rôtis, spécialités niçoises : la socca, la pissaladière, la tourte sucrée aux blettes, les panisses...
J'ai toujours aimé l'ambiance magique de cette rue, où se concentrent les couleurs chatoyantes, les bruits hétéroclites, les parfums qui envoûtent et excitent. Au moment des fêtes,  le pain doré, le son des fifres et des tambourins, les oriflammes pavoisant les fenêtres, tout se mêle dans une fabuleuse kermesse des sens.
A quinze ans, j'y éprouvai mes premiers émois « hormonaux ». Vêtue d'une jupe minimaliste laissant libres mes longues pattes de cigogne, hâlées par l'air des cimes, et d'un haut blanc où frémissait ma poitrine naissante, je descendais jusqu'au banc de fruits et légumes pour m'acheter des abricots, innocente des regards scrutateurs posés sur moi.
Quel bonheur, ces fruits voluptueux, dans lesquels je mordais à pleine bouche comme dans le péché défendu ! Le jus coulait aux commissures, et s'invitant parfois sur mon corsage, ce qui déclenchait les cris d'orfraie maternels à mon retour. 
A l'époque, on ne vendait pas ces fruits dénaturés que l'on trouve souvent aujourd'hui, cueillis encore verts et malmenés par de longs trajets en camion réfrigérés, tenant davantage de la boule de pétanque que du fruit délectable. Les vrais abricots sont faits pour être consommés sur place, à température ambiante, avec une mine gourmande, et des joues empourprées de plaisir.
Et puis, il y avait les yeux de braise du marchand de primeur, ses mains fascinantes, ses épaules sur lesquelles retombaient des cheveux longs à la mode viking.
 Il me parlait littérature entre deux pesées d'aubergines. Son regard me transperçait jusqu'au fond du ventre de mille aiguillons délicieux.
A jamais, le parfum et la chair savoureuse d'un abricot bien mûr sont inextricablement liés à ce souvenir ému.

La rue Cagnoli et l'étal du primeur.



La Chapelle des Pénitents Blancs




10 juin 2026

De Pagnol à Colette

 



Dans le Château de ma Mère, Marcel Pagnol raconte comment sa famille découvre un jour le 
« chemin du canal », un raccourci que leur montre un ancien élève de son père, Joseph l'instituteur. 
Le bonhomme, dénommé Bouzigue, est devenu « piqueur » au canal. 
Il possède la clé pour traverser les propriétés longées par le cours d'eau. 
Aujourd'hui, mon frère Gilou, avec son humour habituel, teinté d'émotion, a posté une vidéo qui fait allusion à cet épisode. 
Cela m'a replongée dans une foule de souvenirs heureux.
J'ai revu l'été à Saint-Martin, les longues après-midis d'orage où je lisais Pagnol à ma mère, pendant qu'elle tricotait. 
J'ai repensé à la Treille, entre Allauch et Aubagne, entre le vallon de la Martheline et celui de Passe- Temps, les célèbres Bastides Blanches, le Massif de l'Etoile et le Garlaban couronné de chèvres. 
J'ai couru parmi les cistes et les arbousiers, trébuchant sur les cailloux blancs des sentiers.
L'univers de Pagnol était indissociable de mon enfance. Il faisait partie de la culture familiale. 
Une culture solide, livresque, où les mots avaient grande importance.
Une enfance de basilic, de thym, de romarin, de cigales et de pins tordus. L'Eau des Collines perle à mes paupières quand je pense à ce temps enfui.



Depuis mes premiers émois de lecture, ma besace littéraire n'a cessé de se remplir d'autres merveilles. Je suis tellement reconnaissante à la vie de m'avoir offert ce trésor inépuisable. 
Et ce matin, au frais soleil de ce début juin, en dégustant mon café, sur ma colline, je lisais des extraits d'un livre de Colette que je ne connaissais pas encore.
 Les vrilles de la Vigne.
Moi, j'aime ! J'aime tant tout ce que j'aime ! Si tu savais comme j'embellis tout ce que j'aime, et quel plaisir je me donne en aimant ! Si tu pouvais comprendre de quelle force et de quelle défaillance m'emplit ce que j'aime !... C'est cela que je nomme le frôlement du bonheur.
Le frôlement du bonheur… Caresse impalpable qui creuse le long de mon dos un sillon velouté, comme le bout d’une aile creuse l’onde… Frisson mystérieux prêt à se fondre en larmes...
Je me suis plongée dans les mots comme dans une fontaine. M'abreuvant de cette beauté des phrases qui disent si bien les choses en si peu de mots. Mais choisis. Ciselés. Eblouissants.
Tu m'as rencontrée petite et joueuse, dansant sur la route et chassant devant moi mon ombre bleue. Je virais comme une abeille, et le pollen d'une poussière blonde poudrait mes pieds et mes cheveux couleur de chemin...
J'ai eu l'impression de me lire. Non par une impossible prétention, mais par une simple connivence d'âme.
J'étais Colette, parce qu'elle était moi.
Tu ne dors pas. Tu épies ma fièvre. Tu m’abrites contre les mauvais songes ; tu penses à moi comme je pense à toi, et nous feignons, par une étrange pudeur sentimentale, un paisible sommeil. Tout mon corps s’abandonne, détendu, et ma nuque pèse sur ta douce épaule ; mais nos pensées s’aiment discrètement à travers cette aube bleue, si prompte à grandir…

Tu es arrivé.
J'ai pensé à ma chance : le chemin du canal m'a menée à la plus jolie des routes. Celle de la vie.

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